La notion

Fétichisme de la marchandiseFetischcharakter der Ware

Le fétichisme de la marchandise n'est ni une croyance ni une erreur : c'est la forme sous laquelle un rapport social entre les hommes se présente réellement, dans une société marchande, comme un rapport entre des choses. Marx en fait le secret du chapitre premier du Capital, et la clé de tout ce qui suit.

Une difficulté qui vient après la solution

Le caractère fétiche de la marchandise occupe la quatrième et dernière section du premier chapitre du Capital, et cette place mérite qu'on s'y arrête avant toute chose, en cela qu'elle est paradoxale. Lorsque Marx y parvient, l'analyse de la marchandise est achevée : il a distingué la valeur d'usage de la valeur, ramené la seconde au temps de travail socialement nécessaire, dégagé le double caractère du travail qui produit l'une et l'autre, et déduit, de la forme simple à la forme argent, comment la valeur parvient à s'exprimer. Rien ne manque, semble-t-il, à la démonstration. Or c'est précisément à ce moment que Marx rouvre le dossier, et par une phrase qui ressemble à un désaveu :

Une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très-complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, IV — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La difficulté n'est donc pas celle que l'on croit. Il ne s'agit plus de savoir ce qu'est la valeur, puisque la réponse est acquise, mais de comprendre pourquoi elle se présente sous une forme qui la dissimule, et, plus étrangement encore, pourquoi le fait de l'avoir découverte ne change rien à cette dissimulation. L'économie politique classique, Smith et Ricardo en tête, avait bien ramené la valeur au travail ; toutefois, comme Marx le relève à la fin de la section, elle ne s’est jamais demandé pourquoi le travail se représente dans la valeur. C'est cette question, et elle seule, que la théorie du fétichisme pose. Aussi faut-il, pour la comprendre, respecter l'ordre dans lequel Marx procède : dire d'abord d'où le mystère ne vient pas, ensuite d'où il vient, puis ce qui le rend indissoluble, et enfin ce que d'autres formes de production, où il n'existe pas, permettent d'en conclure.

D'où le mystère ne vient pas

Marx ouvre par un exemple, et cet exemple est resté célèbre parce qu'il déroute. Une table est faite de bois ; le menuisier en a changé la forme, mais elle reste bois, une chose ordinaire et qui tombe sous les sens. Considérée comme valeur d'usage, la marchandise n'a rien de mystérieux : ses propriétés servent, et le travail qui les a produites se voit. Le mystère ne commence qu'au moment où la table se présente comme marchandise :

À la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol ; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa tête de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, IV — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Il importe de lire cette image pour ce qu'elle est : non une fantaisie littéraire, mais l'énoncé d'un problème. La table qui se dresse sur sa tête est la même table, dans le même bois ; ce qui a changé n'est pas en elle, et pourtant c'est bien elle qui se comporte autrement. Marx élimine alors, l'une après l'autre, les sources auxquelles on pourrait attribuer ce comportement. Ce n'est pas la valeur d'usage, on vient de le voir. Ce n'est pas davantage ce qui détermine la valeur : que tout travail soit une dépense de cerveau, de nerfs et de muscles est une vérité physiologique ; que sa quantité se mesure par sa durée a intéressé l'homme dans tous les états sociaux ; et que le travail prenne une forme sociale dès lors que les hommes travaillent les uns pour les autres n'a rien non plus de spécifique. Reste une seule réponse, que Marx donne en une ligne : le caractère énigmatique du produit du travail, dès qu'il revêt la forme d'une marchandise, provient évidemment de cette forme elle-même.

Ce que la forme fait : trois substitutions

Il faut alors dire ce que la forme marchandise fait aux travaux humains, et Marx le dit en trois membres de phrase parallèles, que nous restituons dans leur ordre parce que l'ordre en est la démonstration. L'égalité des travaux humains prend la forme de la valeur des produits ; la mesure des travaux par leur durée prend la forme de la grandeur de valeur ; enfin les rapports des producteurs, où s'affirme le caractère social de leurs travaux, prennent la forme d'un rapport social entre les produits. À chaque fois, une détermination du travail, c'est-à-dire des hommes, se trouve déplacée dans la chose, et s'y présente comme une propriété qu'elle posséderait d'elle-même. Les produits deviennent ainsi, selon la formule de Marx, des choses qui tombent et ne tombent pas sous les sens, ou choses sociales.

Marx cherche une analogie, et le soin qu'il met à la corriger aussitôt dit mieux le concept que l'analogie elle-même. On pourrait comparer le phénomène à la vision : l'excitation du nerf optique se présente non comme une affection subjective, mais comme la forme sensible d'une chose extérieure. Toutefois, dans la vision, la lumière est réellement projetée d'un objet sur un autre ; c'est un rapport physique entre des choses physiques. Or la forme valeur n'a, dit Marx, absolument rien à faire avec la nature physique des produits :

C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, IV — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Pour trouver une analogie qui tienne, il faut donc quitter la physique et gagner la région nuageuse du monde religieux, où les produits du cerveau humain paraissent des êtres indépendants, doués de corps, en commerce avec les hommes et entre eux. C'est de là que vient le mot. Le fétiche, que Marx connaît par le Du culte des dieux fétiches de Charles de Brosses, lu et excerpté dès 1842, est l'objet auquel on prête un pouvoir qu'on lui a soi-même conféré. L'allemand dit Fetischcharakter der Ware, le caractère fétiche de la marchandise ; Roy traduit littéralement, et l'on notera que Marx ne nomme le phénomène « fétichisme » qu'au terme de ce paragraphe, comme un nom donné après coup à ce qu'il a d'abord décrit. Il n'est donc pas question, ici, du sens que le mot prendra plus tard en psychanalyse, ni du sens courant qui désigne l'attachement excessif à un objet : le fétichisme marxien ne qualifie pas un rapport des hommes aux choses, mais la forme que prend, dans les choses, le rapport des hommes entre eux.

Le mécanisme : des travaux privés, socialisés après coup

Pourquoi la forme marchandise opère-t-elle cette substitution, et non une autre forme de production ? Parce qu'elle repose sur une manière déterminée d'organiser le travail. Les objets d'utilité ne deviennent des marchandises que parce qu'ils sont les produits de travaux privés, exécutés indépendamment les uns des autres. Chaque producteur travaille pour son compte, sans concertation, et ses travaux ne deviennent sociaux qu'au moment où leurs produits s'échangent. La socialisation du travail se fait donc après coup, dans l'échange, et par la médiation des choses ; dès lors, il n'est pas étonnant que les rapports des producteurs leur apparaissent non des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs travaux même, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses. On mesure ici la précision de Marx : les rapports apparaissent aux producteurs ce qu'ils sont. L'apparence n'est pas fausse ; elle est la forme réelle que prend, dans une telle société, le lien social.

Le travail privé y acquiert alors un double caractère social : il doit être utile, satisfaire un besoin d'autrui et prendre ainsi sa part de la division sociale du travail ; et il ne s'échange contre tous les autres travaux que parce qu'il est réputé leur égal, réduit à la dépense de force humaine en général. Or cette réduction, c'est l'échange seul qui l'opère, et les producteurs l'opèrent sans en avoir conscience :

En réputant égaux dans l’échange leurs produits différents, ils établissent par le fait que leurs différents travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, IV — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

L'allemand est plus net encore (Sie wissen das nicht, aber sie tun es), et cette phrase est devenue l'une des plus commentées du livre, en cela qu'elle situe le fétichisme non dans les idées mais dans les actes. Les hommes ne se trompent pas sur la valeur : ils la produisent, dans l'échange, par une abstraction pratique qu'ils accomplissent sans la penser. C'est pourquoi la valeur ne porte donc pas écrit sur le front ce qu’elle est et fait de chaque produit un hiéroglyphe, que l'humanité mettra des siècles à déchiffrer, comme elle a mis des siècles à comprendre le langage qu'elle parlait.

Vient alors le point décisif, celui que les lectures hâtives manquent le plus souvent. On pourrait croire qu'une fois le hiéroglyphe déchiffré, c'est-à-dire une fois établi que la valeur n'est que du travail humain, l'apparence se dissipe. Marx affirme le contraire : la découverte scientifique marque une époque dans l’histoire du développement de l’humanité, mais ne dissipe point la fantasmagorie. Pour l'homme pris dans les rouages de la production marchande, la forme valeur paraît, après comme avant la découverte, aussi naturelle que la forme gazeuse de l’air qui est restée la même après comme avant la découverte de ses éléments chimiques. La raison en est simple, et elle est toute la thèse : l'apparence n'est pas produite par l'ignorance, mais par la forme ; elle ne tombera donc pas avec l'ignorance, mais avec la forme. Tant que les travaux restent privés et ne se socialisent que dans l'échange, la proportion dans laquelle les produits s'échangent paraîtra résider dans les produits, comme les substances chimiques se combinent en proportions fixes, et les producteurs verront leur propre mouvement social prendre la forme d’un mouvement des choses, mouvement qui les mène, bien loin qu’ils puissent le diriger.

Ce que le concept ouvre

Une telle thèse a des conséquences, et Marx les tire dans deux directions, l'une qui remonte le cours du chapitre, l'autre qui en sort.

La première tient à la méthode. La réflexion sur les formes sociales suit une route complétement opposée au mouvement réel : elle commence après coup, avec des résultats déjà fixés, et prend pour des formes naturelles ce qui est le produit d'une histoire. Ainsi la forme argent, aboutissement du chapitre, au lieu de révéler les caractères sociaux des travaux privés et les rapports sociaux des producteurs, ne fait que les voiler. On comprend alors pourquoi le fétichisme ne pouvait être exposé qu'en dernier : il est l'effet de la forme, et il fallait avoir déduit la forme pour pouvoir dire de quoi il est l'effet. Mais on comprend aussi qu'il ne s'arrête pas à la marchandise. Marx l'annonce en quelques lignes : les mercantilistes attribuaient aux métaux précieux le pouvoir que leur confère la forme monnaie ; l'économie moderne tient pour capital par nature des instruments de travail qui ne le sont que par un rapport social ; les physiocrates faisaient de la rente foncière un présent fait par la nature même aux propriétaires. À chaque forme plus développée le fétiche se renforce, et le troisième livre du Capital achèvera cette série sous le nom de formule trinitaire, où capital, terre et travail paraissent chacun produire son revenu. La section du chapitre premier en pose le principe une fois pour toutes : les catégories de l'économie sont des formes de l’intellect qui ont une vérité objective, en tant qu’elles reflètent des rapports sociaux réels, mais des rapports qui n'appartiennent qu'à une époque historique déterminée.

La seconde direction est celle des contre-mondes, et c'est par eux que Marx démontre le caractère historique du fétichisme, puisqu'on ne peut prouver qu'une forme n'est pas naturelle qu'en montrant des sociétés qui s'en passent. Il en présente quatre, et l'ordre, ici encore, n'est pas indifférent : Robinson dans son île, dont les rapports aux choses sont simples et transparents parce qu'il est seul ; le moyen âge, où la dépendance personnelle fait que tous les rapports sociaux apparaissent comme des rapports entre les personnes, où le corvéable sait, sans recourir à un Adam Smith, que c'est sa force de travail qu'il dépense pour son maître ; la famille paysanne, où les travaux sont d'emblée des fonctions sociales parce qu'ils sont des fonctions de la famille ; enfin une association d'hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, selon un plan concerté, où tout ce qui valait pour Robinson se retrouve, mais socialement et non individuellement.

Représentons-nous enfin une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, et dépensant, d’après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, IV — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Dans aucun de ces mondes le rapport social n'a besoin d'être déchiffré : il se voit. Ce qui les distingue du monde marchand n'est donc pas le degré de lucidité des hommes, mais la forme de leur travail ; et le fétichisme, par contraste, apparaît pour ce qu'il est : le trait d'une époque, qui a une date de naissance, et dont Marx laisse entendre qu'elle peut avoir une fin, le jour où la production sera l’œuvre d’hommes librement associés, agissant consciemment et maîtres de leur propre mouvement social.

Lectures, et contresens

Le concept a eu une postérité considérable, et il n'est pas inutile de dire où nous nous rangeons. Isaak Roubine, dans ses Essais sur la théorie de la valeur de Marx (1924), a le premier soutenu que le fétichisme n'était pas un appendice de la théorie de la valeur mais son fondement, en cela que la valeur est la forme sociale que prend le travail lorsque celui-ci est privé ; nous le suivons sur ce point, contre les lectures qui isolent la section comme une digression philosophique dans un traité d'économie. Georg Lukács, dans Histoire et conscience de classe (1923), a étendu le phénomène, sous le nom de réification, à l'ensemble de la vie sociale et jusqu'à la conscience elle-même ; l'extension est féconde, mais elle a un prix, qui est de faire du fétichisme une structure de la conscience là où Marx en faisait une propriété de la forme. Le rapport aux Manuscrits de 1844 fait l'objet d'un débat plus ancien encore. Le jeune Marx y décrivait, sous le nom d'aliénation, le produit qui se dresse devant l'ouvrier comme une puissance étrangère ; on a pu y voir l'origine du fétichisme, ou au contraire, avec Louis Althusser, une problématique abandonnée. Il nous semble que la continuité est celle du problème et non du concept : l'aliénation dit ce que le travailleur perd, le fétichisme dit ce que la forme fait, et le second ne requiert plus l'anthropologie que présupposait le premier.

Trois contresens, enfin, que le texte permet d'écarter. Le premier consiste à entendre « fétichisme » au sens courant, comme un culte des marchandises, une passion de consommer ou d'accumuler ; or Marx ne décrit aucune conduite, mais une forme, et l'homme le plus indifférent aux biens y est pris autant que le collectionneur. Le second fait du fétichisme une illusion, dont une bonne critique nous délivrerait ; nous avons vu que Marx dit exactement l'inverse, et qu'une critique qui se croirait délivrée se condamnerait à ne pas comprendre pourquoi les prix continuent de lui faire face comme des propriétés des choses. Le troisième, plus subtil, réserve le fétichisme à l'argent, au crédit ou à la finance, comme si les choses « réelles » en étaient exemptes ; la section dit au contraire qu'il commence avec la forme la plus simple, la marchandise, et que la table de bois en est déjà toute pleine.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, IV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, chapitre premier, quatrième et dernière section : « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret ». Le fétiche revient à chaque forme plus développée — argent, capital, rente — et le Livre III en achève la série sous le nom de formule trinitaire.

Chez Debord

Guy Debord reprend ce passage dans La Société du spectacle (1967). Le site frère, Lire Debord, l’explique thèse par thèse.

  • Thèse 35 →Le premier chapitre du Capital détourné presque mot pour mot : la marchandise banale, pleine d’arguties théologiques.
  • Thèse 36 →Le principe est nommé : ce que Marx décrivait comme une illusion de l’échange est devenu le monde entier.
  • Thèse 67 →La pointe extrême du fétichisme : l’analogie religieuse de Marx prise à la lettre.