La notion
Travail aliénéEntfremdete Arbeit
Le travail aliéné est le premier concept que Marx ait formé en propre, en 1844, dans des cahiers restés inédits jusqu'en 1932. Il part d'un fait que l'économie constate sans l'expliquer — l'ouvrier devient d'autant plus pauvre qu'il produit plus de richesse — et en tire quatre déterminations, dont la dernière renverse l'économie : la propriété privée n'est pas la cause du travail aliéné, elle en est le produit.
Un fait que l'économie ne comprend pas
Le travail aliéné est le premier concept que Marx ait formé en propre, et il le forme dans un manuscrit qu'il n'a pas publié, à vingt-six ans, en 1844, à Paris. Le texte a dormi jusqu'en 1932 ; on ne l'a lu qu'après le Capital, ce qui a durablement brouillé l'ordre dans lequel il faut le comprendre. Il faut donc commencer par ce que Marx fait dans ce cahier, et non par ce qu'on en a fait. Il lit les économistes, Smith, Say, Ricardo, et il en accepte le langage : nous sommes partis des prémisses de l'économie politique
. Or, en suivant leurs propres lois, il aboutit à un résultat qu'elles constatent sans pouvoir l'expliquer :
L'ouvrier devient d'autant plus pauvre qu'il produit plus de richesse, que sa production croît en puissance et en volume. L'ouvrier devient une marchandise d'autant plus vile qu'il crée plus de marchandises.
Karl Marx, Manuscrits de 1844, premier manuscrit, « Le travail aliéné » — traduction Émile Bottigelli (1962)Lire dans le texte →
La difficulté n'est pas le fait lui-même, car la misère de l'ouvrier au milieu de la richesse qu'il produit, tout le monde la voit ; elle est dans ce que l'économie en fait. Elle part du fait de la propriété privée. Elle ne nous l'explique pas
; elle exprime le processus dans des formules générales qui prennent ensuite pour elle valeur de lois, et elle ne comprend pas ces lois, c'est-à-dire qu'elle ne montre pas comment elles résultent de l'essence de la propriété privée. Marx refuse aussi le remède habituel, qui consiste à se placer dans un état originel fabriqué de toutes pièces, comme le théologien explique le mal par le péché originel : nous partons d'un fait économique actuel
. C'est cette décision de méthode qui commande l'ordre de l'exposé, et il faut la suivre : du fait au rapport qu'il exprime, de ce rapport dans son résultat à ce rapport dans l'acte, de l'acte à ce qu'il fait de l'homme, et de l'homme à l'autre homme.
Première détermination : le produit comme puissance étrangère
Le fait, dit Marx, n'exprime rien d'autre que ceci : l'objet que le travail produit, son produit
, affronte l'ouvrier comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur
. Il faut lire avec soin la phrase qui suit, parce qu'elle contient la distinction dont tout dépend : le produit du travail est le travail qui s'est fixé, concrétisé dans un objet, il est l'objectivation du travail
. L'objectivation (Vergegenständlichung) n'est pas l'aliénation. Que le travail se dépose dans un objet est le propre de tout travail, et Marx n'y voit aucun mal ; c'est au stade de l'économie, c'est-à-dire sous la propriété privée, que cette objectivation apparaît comme la perte de l'objet, l'appropriation comme aliénation. Le mot allemand est tantôt Entfremdung, le devenir-étranger, tantôt Entäusserung, le dessaisissement ; la traduction que ce site sert explique, dans une note, qu'elle a renoncé à tenir une nuance que Marx lui-même ne fait pas. On retiendra les deux idées ensemble : ce qui est à moi me devient étranger, et je m'en trouve dessaisi.
La mesure de cette perte est donnée par une proportion, et Marx la formule en la rapprochant de la religion, comme Feuerbach lui en a donné le modèle : plus l'homme met de choses en Dieu, moins il en garde en lui-même
. L'ouvrier met sa vie dans l'objet ; mais alors elle appartient à l'objet, et plus ce produit est grand, moins il est lui-même
. D'où la série d'antithèses que l'économie ne peut pas lire parce qu'elle ne regarde jamais le rapport direct de l'ouvrier à la production : le travail produit des merveilles pour les riches, mais le dénuement pour l'ouvrier ; il produit des palais, mais des tanières pour l'ouvrier
; il produit la beauté, mais l'étiolement ; il produit l'esprit, mais l'imbécillité. Ce ne sont pas des paradoxes rhétoriques : chaque terme du second membre est la condition du premier, dès lors que l'objet produit ne revient pas à celui qui l'a produit.
Deuxième détermination : l'activité elle-même
Marx ne s'arrête pas au produit, et c'est ici que le concept prend sa profondeur. Comment l'ouvrier affronterait-il en étranger le produit de son activité, demande-t-il, si dans l'acte même de produire il ne devenait pas étranger à lui-même ? Le produit n'est que le résumé de l'activité : la production elle-même doit être l'aliénation en acte
. En quoi consiste-t-elle ? D'abord en ceci que le travail est extérieur à l'ouvrier, qu'il n'appartient pas à son essence, et que dans son travail il ne s'affirme pas mais se nie. La phrase que tout lecteur retient dit cela sans commentaire :
Il est comme chez lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n'est donc pas volontaire, mais contraint, c'est du travail forcé.
Karl Marx, Manuscrits de 1844, premier manuscrit, « Le travail aliéné » — traduction Émile Bottigelli (1962)Lire dans le texte →
Le travail n'est alors plus la satisfaction d'un besoin mais un moyen de satisfaire des besoins en dehors de lui, et son caractère étranger se reconnaît à un signe pratique : dès qu'il n'existe pas de contrainte, le travail est fui comme la peste
. Enfin, dans le travail, l'ouvrier ne s'appartient pas : son activité appartient à un autre, comme dans la religion l'activité propre de l'imagination humaine agit sur l'individu en activité étrangère, divine ou diabolique. Marx en tire une conséquence qu'on a souvent citée en la détachant de sa démonstration, alors qu'elle en est le terme : l'homme ne se sent plus librement actif que dans ses fonctions animales, manger, boire, procréer, et le bestial devient l'humain et l'humain devient le bestial
. Manger et boire sont des fonctions humaines ; c'est leur séparation d'avec le reste, et leur promotion en fin unique, qui les rend bestiales.
On notera l'ordre. La première détermination portait sur le résultat, la seconde sur l'acte, et la seconde fonde la première : l'aliénation de soi comme, plus haut, l'aliénation de la chose
. Ce n'est pas parce que le produit est ôté à l'ouvrier que son travail lui devient étranger ; c'est parce que son travail est déjà l'activité d'un autre que le produit lui échappe.
Troisième détermination : l'être générique
Nous avons encore à tirer des deux précédentes, une troisième détermination du travail aliéné
, écrit Marx, et le mot « tirer » dit la méthode : les déterminations se déduisent l'une de l'autre, elles ne s'additionnent pas. La troisième requiert un concept que Marx emprunte à Feuerbach et à Hegel, et que le lecteur d'aujourd'hui doit reconstruire : l'homme est un être générique
, Gattungswesen. Cela ne signifie pas que l'homme appartient à une espèce, ce qui vaut de tout animal, mais qu'il fait de son genre son objet, qu'il se comporte vis-à-vis de lui-même comme vis-à-vis d'un être universel, donc libre. La preuve en est dans l'activité : l'animal s'identifie directement avec son activité vitale, il est cette activité ; l'homme fait de son activité vitale l'objet de sa volonté et de sa conscience, et l'activité libre, consciente, est le caractère générique de l'homme
. Certes l'animal aussi produit, l'abeille, le castor, la fourmi ; mais il ne produit que ce dont il a immédiatement besoin, à la mesure de son espèce, tandis que l'homme produit même libéré du besoin, à la mesure de toute espèce, et façonne donc aussi d'après les lois de la beauté
.
C'est dans l'élaboration du monde objectif que l'homme fait ses preuves d'être générique ; la production est sa vie générique active, et par elle la nature apparaît comme son œuvre. Or le travail aliéné renverse ce rapport : il fait de la vie générique un moyen de la vie individuelle, il réduit l'activité libre et consciente à un moyen de conserver l'existence physique. Le travail aliéné fait pour lui de la vie générique le moyen de la vie individuelle
: la vie elle-même n'y apparaît plus que comme moyen de subsistance. Ce qui distinguait l'homme de l'animal, que sa vie soit pour lui un objet, devient ce par quoi il en est dépossédé : précisément parce qu'il est un être conscient, il peut faire de son essence un simple moyen de son existence. La troisième détermination n'ajoute donc pas un domaine de plus à l'aliénation ; elle dit ce que les deux premières font à l'humanité de l'homme, et c'est pourquoi elle vient après elles.
Quatrième détermination, et ce que le concept ouvre
La quatrième détermination est présentée comme une conséquence immédiate des trois autres : l'homme est rendu étranger à l'homme
. Lorsque l'homme est en face de lui-même, c'est l'autre qui lui fait face
: ce qui est vrai du rapport de l'homme à son travail, à son produit et à lui-même est vrai de son rapport à l'autre, au travail et au produit de l'autre. Et cette détermination est celle qui fait sortir le concept de la description pour le rendre explicatif. Car si le produit de l'ouvrier ne lui appartient pas, à qui appartient-il ? Ni aux dieux, ni à la nature, dit Marx : à un autre homme. Le travail aliéné engendre donc le rapport d'un homme étranger au travail, placé en dehors de lui : le capitaliste, ou le maître du travail, quel que soit le nom qu'on lui donne. D'où la thèse qui renverse l'économie politique sur son propre terrain :
La propriété privée est donc le produit, le résultat, la conséquence nécessaire du travail aliéné, du rapport extérieur de l'ouvrier à la nature et à lui-même.
Karl Marx, Manuscrits de 1844, premier manuscrit, « Le travail aliéné » — traduction Émile Bottigelli (1962)Lire dans le texte →
L'économie posait la propriété privée comme un fait premier, dont le travail salarié découlerait ; Marx montre qu'elle en est la conséquence, comme les dieux ne sont pas la cause mais l'effet de l'aberration de l'entendement humain, et il ajoute aussitôt que plus tard, ce rapport se change en action réciproque
. La propriété privée n'est donc pas une chose que l'on possède mais un rapport que l'on produit, et c'est ce déplacement qui ouvre les deux suites du concept. La première est dans les cahiers eux-mêmes : si la propriété privée résulte de l'aliénation, son abolition ne peut être qu'un mouvement qui réapproprie l'essence humaine, ce que le troisième manuscrit nomme communisme. La seconde est dans le Capital, vingt ans plus tard : le renversement par lequel le produit domine le producteur y reparaît, mais fondé cette fois sur l'analyse de la valeur, sous le nom de fétichisme, et le « travailleur libre » du chapitre VI est celui dont ces pages avaient décrit la liberté vide, libre de tout.
Lectures, et contresens
Peu de textes de Marx ont autant divisé ses lecteurs, et la division tient d'abord à la date de publication. Découverts en 1932, les Manuscrits ont nourri une lecture humaniste, de Marcuse, qui les recensa dès leur parution, à Erich Fromm et à Henri Lefebvre, pour qui l'aliénation était le cœur de Marx et le Capital son application. Louis Althusser a répondu, dans Pour Marx (1965), par la thèse d'une coupure : le Marx de 1844 parlerait encore le langage de Feuerbach, celui de l'essence de l'homme, du genre et de l'aliénation, que le Marx de la maturité aurait abandonné pour la science des rapports de production. Il nous semble que les deux lectures ont raison contre l'autre et tort ensemble. Le concept de 1844 repose bien sur une anthropologie de l'être générique dont le Capital n'a plus besoin ; mais le problème, celui de savoir comment ce que les hommes produisent en vient à les dominer, traverse toute l'œuvre, et la quatrième détermination, qui dérive le maître du travail aliéné au lieu de partir de lui, est déjà une analyse de rapport, non une plainte sur la nature humaine. Nous nous rangeons donc à la continuité du problème et au changement de terrain. Plus près de nous, Rahel Jaeggi a proposé de comprendre l'aliénation comme un « rapport d'absence de rapport », ce qui en fait un concept critique sans essence perdue ; la formule rend bien la seconde détermination, et moins bien la quatrième.
Trois contresens, enfin. Le premier fait de l'aliénation un sentiment : un malaise, un ennui, une souffrance au travail. Or Marx décrit un rapport, non un vécu ; l'ouvrier peut aimer son métier, le rapport n'en est pas moins ce qu'il est, et c'est d'ailleurs ce qui distingue le concept de sa version psychologique. Le deuxième oppose un jeune Marx philosophe à un Marx économiste, comme si l'aliénation avait quitté l'œuvre ; on a vu qu'elle en change de fondement, non d'objet. Le troisième lit l'être générique comme une nature humaine fixe que le travail aliéné défigurerait, et fait de Marx un romantique de l'essence perdue ; mais l'être générique est une activité, libre, consciente et universelle, non un état, et l'aliénation ne le détruit pas, elle le retourne en moyen. Il n'y a rien à restaurer ; il y a un rapport à changer.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Manuscrits de 1844, premier manuscrit, « Le travail aliéné » — traduction Émile Bottigelli (1962) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manuscrits de 1844, premier manuscrit, le dernier fragment, « Le travail aliéné » — écrit à Paris entre avril et août 1844, après les trois colonnes sur le salaire, le profit et la rente, et publié en 1932 seulement. Le troisième manuscrit en tire le communisme comme réappropriation.
Le voir fonctionner
Chez Debord
Guy Debord reprend ce passage dans La Société du spectacle (1967). Le site frère, Lire Debord, l’explique thèse par thèse.
- Thèse 10 →L’aliénation des Manuscrits condensée : la vie passe dans l’objet et revient comme une puissance étrangère.
- Thèse 30 →La construction « plus… moins » des Manuscrits, transposée du travail à la contemplation.
- Thèse 31 →Le travail aliéné : l’objet produit se dresse devant le producteur comme une puissance autonome.
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