La notion

CommunismeKommunismus

Dans le troisième manuscrit de 1844, Marx ne défend pas le mot : il le divise. Il écarte le communisme grossier, qui abolit la propriété privée en la généralisant, et la forme encore politique, qui pense le dépassement dans les catégories du droit ; il ne retient que la suppression positive — un retour de l'homme à lui-même accompli en conservant toute la richesse du développement antérieur.

Un mot que Marx trouve déjà encombré

Quand Marx écrit ces pages, en 1844, le mot communisme ne lui appartient pas et ne désigne rien de précis. Il circule depuis une dizaine d'années dans les sociétés ouvrières parisiennes, il recouvre des doctrines très différentes, et il traîne déjà des équivoques que Marx tient pour dangereuses. La première chose qu'il fait n'est donc pas de le défendre, c'est de le diviser : il distingue plusieurs communismes, en critique deux, et ne retient le mot que pour le troisième.

Cette manière de procéder est déjà un argument. Elle suppose qu'un dépassement de la propriété privée puisse être manqué, et manqué de l'intérieur — non par trahison, mais parce qu'on aurait pris pour un dépassement ce qui n'en est que la généralisation. Toute la difficulté est là : comment supprimer un rapport sans le reconduire sous une autre forme ?

On ne lira donc pas ces pages comme un programme. Elles ne disent presque rien de ce qu'il faudrait faire, et beaucoup de ce qu'il ne faudrait pas prendre pour fait. C'est un texte de discernement, écrit contre des amis plutôt que contre des adversaires.

Le communisme grossier : la propriété privée généralisée

La première figure que Marx écarte est celle qu'il nomme le communisme encore grossier, et sa critique est d'une dureté qu'on ne cite pas assez. Ce communisme-là veut abolir la propriété privée ; mais il l'abolit en la rendant universelle. La communauté devient le propriétaire général, le capitaliste universel ; le rapport d'avoir n'est pas supprimé, il est étendu à tous et à tout.

Marx en tire deux conséquences qu'il décrit sans ménagement. La première est que ce communisme est mû par l'envie : son mobile n'est pas l'émancipation mais le nivellement, et il en vient à haïr tout ce qui dépasse — le talent, la culture, ce qui ne peut se partager en parts égales. La seconde est qu'il aboutit à une négation de la personnalité et à un retour à la simplicité contre nature de l'homme pauvre et sans besoins, c'est-à-dire à l'ascèse qu'il croyait combattre.

Le signe le plus net de cette confusion, aux yeux de Marx, est ce qu'un tel communisme fait du rapport entre les sexes : il propose de mettre les femmes en commun, comme des biens, et révèle par là qu'il n'a pas quitté d'un pouce le terrain de la possession. Le passage est daté dans sa formulation, mais son ressort ne l'est pas : un dépassement qui se contente de changer le propriétaire n'a rien dépassé.

La forme encore politique, et son insuffisance

La deuxième figure est plus avancée, et Marx la traite avec plus d'égards. C'est le communisme qui reste de nature politique : démocratique ou despotique selon les cas, il vise l'abolition de l'État, et il a compris que la propriété privée est un rapport social et non une chose. Il n'en reste pas moins prisonnier de ce qu'il combat, parce qu'il pense le dépassement dans les catégories de l'ordre qu'il veut quitter — celles du droit, de la souveraineté, de la répartition.

La critique porte donc sur un déplacement insuffisant. Tant qu'on discute de qui possède et de quel droit, on demeure dans un cadre où la question est l'attribution des choses. Or ce que les Manuscrits ont établi, c'est que la propriété privée est le produit d'un rapport de production — celui du travail aliéné —, et qu'un changement d'attribution laisse ce rapport intact.

Il faut noter que Marx ne dit pas que cette voie soit vaine : il dit qu'elle est encore une figure, un moment, une compréhension incomplète d'elle-même. C'est une nuance qui compte, parce qu'elle interdit de lire ces pages comme un rejet de toute action politique.

La distinction qui fait le concept : la suppression positive

La troisième figure est celle que Marx retient, et il la nomme d'une expression dont chaque mot porte : la suppression positive de la propriété privée. Supprimer, ici, ne veut pas dire faire disparaître un objet ni transférer un titre ; cela veut dire abolir le rapport qui fait que le monde produit revient à ses producteurs comme une puissance étrangère. Et positive s'oppose à une suppression qui se contenterait de nier — celle du communisme grossier, qui abolit en généralisant.

Le contenu de cette suppression, Marx le donne en termes de rapports et non de biens : elle est l'appropriation réelle de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme, c'est-à-dire le retour de l'homme à lui-même comme être générique — un être pour qui produire est une manière de se rapporter à ce que peut son espèce. On retrouve donc, comme définition du dépassement, ce qui avait servi à mesurer le dommage.

Le point décisif — et c'est celui que la figure de cette page cherche à rendre — est que ce retour n'est pas un retour en arrière. Marx précise qu'il s'accomplit en conservant toute la richesse du développement antérieur : la division du travail, les forces productives, les sciences, les besoins nouveaux ne sont pas ce qu'il faudrait défaire, mais ce qu'il faut se réapproprier. C'est ce qui sépare absolument sa position d'une nostalgie, et c'est ce qui la rend difficile : on ne revient pas au point de départ, on revient au-dessus de lui.

Ce que le concept ouvre : l'énigme résolue

De là les deux formules les plus commentées du cahier, qu'il faut prendre pour ce qu'elles sont : des définitions, non des promesses. La première dit que ce communisme est le naturalisme accompli, lequel est un humanisme, et l'humanisme accompli, lequel est un naturalisme ; ce chiasme signifie que le rapport de l'homme à la nature et son rapport à lui-même cessent d'être deux problèmes séparés, puisque la nature est le corps prolongé de celui qui travaille.

La seconde dit qu'il est l'énigme résolue de l'histoire, et qu'il se sait comme cette solution. La formule est ambitieuse et elle a beaucoup servi à discréditer le texte ; il faut pourtant l'entendre dans son contexte, qui est celui d'une énumération d'oppositions — l'homme et la nature, l'individu et l'espèce, la liberté et la nécessité, l'existence et l'essence. Ce que Marx affirme est que ces couples ne sont pas des données éternelles de la condition humaine mais les effets d'un rapport historique, et qu'ils tombent avec lui.

Nous tenons cette page pour l'énoncé d'un programme théorique plutôt que politique, et pour la raison suivante : Marx y ajoute lui-même que le mouvement réel qui abolit l'état de choses actuel n'a pas à être déduit, et que c'est l'histoire effective qui le produira. La formule dit ce que le dépassement devrait résoudre, non par quelles voies ni à quelle date.

Lectures, et contresens

Le premier contresens, et de loin le plus commun, consiste à attribuer à Marx ce qu'il critique : la mise en commun des biens, le nivellement, l'ascèse. Or ces traits sont ceux du communisme grossier, et ils sont écartés dans les termes les plus durs du cahier. On peut discuter la position de Marx ; on ne peut pas la confondre avec celle qu'il réfute à la page précédente.

Le deuxième contresens est plus subtil et se rencontre chez des lecteurs sympathisants : on fait du communisme un état, une société décrite, un point d'arrivée. Le texte dit le contraire à deux endroits — il parle d'un mouvement, et il précise que le communisme n'est pas comme tel le but du développement humain, mais la forme sous laquelle ce développement redevient possible. Ce qui est visé n'est pas une organisation mais la levée d'un obstacle.

Le troisième contresens tient à la chronologie. On oppose volontiers ce communisme philosophique de 1844 à celui, prétendument scientifique, des œuvres ultérieures. La coupure est réelle dans le vocabulaire ; elle l'est moins dans l'objet. Ce que le Manifeste appellera l'abolition de la propriété bourgeoise et ce que le Capital décrira comme l'expropriation des expropriateurs supposent le même déplacement : du partage des choses au rapport de production. Nous nous rangeons parmi ceux qui lisent une continuité de problème sous une discontinuité de langue.

Reste le statut du texte. Ces cahiers sont un chantier, inédit jusqu'en 1932, et leur publication a nourri des débats — l'existence de deux Marx, la place de l'humanisme — que ces quelques pages ne peuvent pas trancher. Nous croyons plus honnête de dire ce qu'on y lit, et de laisser ouvert ce que Marx lui-même n'y a pas fermé.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Manuscrits de 1844, troisième manuscrit — traduction Émile Bottigelli, Éditions sociales (1962) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Manuscrits de 1844, troisième manuscrit, « Propriété privée et communisme ». ⚠️ La traduction que ce site sert est protégée : le texte est PARAPHRASÉ et situé, jamais cité entre guillemets.