La notion
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Dans le troisième manuscrit de 1844, le besoin n'est pas une donnée naturelle mais un objet de production : chacun spécule sur la création d'un besoin nouveau chez l'autre pour le placer dans une dépendance nouvelle. Le même mouvement multiplie les jouissances d'un côté et abaisse de l'autre le seuil de ce qui compte comme besoin — jusqu'à la lumière et l'air.
Une science de la richesse qui enseigne le renoncement
Il y a dans le troisième manuscrit de 1844 un paradoxe que Marx formule avec une netteté qui ne laisse aucune échappatoire, et par lequel il faut entrer : l'économie politique, cette science de la richesse, est en même temps la science de la privation et du renoncement. Elle enseigne à produire toujours davantage, et elle enseigne à désirer toujours moins — moins manger, moins boire, moins lire, moins penser, moins aimer ; car tout ce que vous épargnez sur vous-même s'ajoute à votre capital, et tout ce que vous êtes, vous ne l'êtes qu'à vos dépens.
La contradiction n'est qu'apparente, et l'expliquer est tout le fragment. Elle tient à ce que les besoins dont l'économie politique s'occupe ne sont pas ceux de tout le monde. Il y a ceux dont il faut multiplier le raffinement, parce qu'ils font vendre ; et il y a ceux dont il faut abaisser le seuil, parce qu'ils coûtent. La même science, à quelques pages d'intervalle, célèbre l'invention des jouissances nouvelles et loue l'ouvrier qui se contente de moins.
Marx en tire l'observation qui commande la suite : le besoin n'est pas une donnée naturelle qu'il suffirait de satisfaire, c'est un objet de production. On produit des marchandises, et l'on produit aussi les besoins auxquels elles répondent. Dès lors la question n'est plus de savoir si les besoins sont satisfaits, mais qui les fait, et à quelle fin.
Où Marx le pose : entre la propriété privée et l'argent
Le fragment sur les besoins occupe, dans le troisième cahier, une place qui n'est pas indifférente. Il vient après les pages sur la propriété privée et le communisme, et avant celles sur l'argent qui closent le manuscrit. On peut lire cet ordre comme une descente vers le concret : le rapport général d'abord, puis ce qu'il fait aux désirs, puis l'objet où il se condense.
Cette place explique le ton. Marx n'y expose pas une théorie de la consommation ; il décrit un mécanisme social où chacun devient, pour l'autre, un fabricant de dépendances. Il faut lire ce passage comme le pendant du travail aliéné : là, l'ouvrier était dépossédé de son produit et de son activité ; ici, il est dépossédé de ses besoins mêmes, qui lui sont faits du dehors.
On aperçoit alors la cohérence du cahier. L'aliénation n'est pas un épisode qui aurait lieu dans l'atelier et s'arrêterait à la porte : elle se poursuit dans la manière dont un homme désire, et jusque dans ce qu'il tient pour un besoin. Marx passe donc de la production des choses à la production des hommes, et c'est le même mouvement.
La distinction qui fait le concept : l'extension et la richesse
Le concept tient sur une distinction que le langage courant confond constamment, et qu'il faut poser avec soin : l'extension des besoins n'est pas la richesse des besoins. Un homme peut avoir mille désirs et n'être riche d'aucun, si chacun de ces désirs lui a été fabriqué pour le rendre dépendant ; et un homme peut avoir peu de besoins et être riche, si chacun engage une capacité réelle et le met en rapport avec quelque chose du monde.
Marx décrit le mécanisme par lequel l'extension se substitue à la richesse, et sa description est d'une précision presque commerciale. Chaque homme, dans ce système, spécule sur la création d'un besoin nouveau chez l'autre, afin de le contraindre à un sacrifice nouveau et de le placer dans une dépendance nouvelle. L'industriel se fait le complaisant des appétits de son voisin, il se place entre lui et son besoin, il excite en lui des envies maladives, et de chaque faiblesse il fait une source de revenu. L'extension des besoins devient ainsi un raffinement de la servitude, et non son contraire.
Le point décisif est que cette production de besoins a un revers, et que les deux vont ensemble. Pendant que l'on invente des jouissances pour ceux qui peuvent payer, on abaisse chez les autres le seuil de ce qui compte comme besoin. Marx énumère ce qui cesse alors d'en être un : la lumière, l'air, la propreté la plus élémentaire ; l'homme retourne à la caverne, mais à une caverne qui ne lui appartient plus et dont il peut être chassé s'il ne paie pas. Ce n'est pas une image : c'est la description de logements qu'il avait sous les yeux.
Le mécanisme : pourquoi les deux mouvements sont un seul
On pourrait croire à deux phénomènes distincts — le luxe d'un côté, la misère de l'autre — et se contenter d'en déplorer le contraste. Marx montre qu'il s'agit d'un même mouvement, et le raisonnement mérite qu'on le suive.
Ce qui est produit doit être vendu ; pour être vendu, il faut qu'un besoin lui corresponde ; et comme les besoins existants sont bornés, il faut en créer. Voilà le premier versant. Mais ce qui est produit doit aussi être produit au moindre coût ; or le coût principal est la valeur de la force de travail, laquelle est faite des subsistances nécessaires à celui qui la vend ; abaisser ces subsistances, c'est abaisser ce coût. Voilà le second. Le même impératif — la valorisation — commande donc d'étendre les besoins d'un côté et de les comprimer de l'autre, et il n'y a aucune contradiction à ce que la même science recommande les deux.
Marx pousse l'observation jusqu'à un point qui prête à sourire et qui ne devrait pas : dans ce système, l'ouvrier idéal serait celui qui n'a besoin de rien, et le consommateur idéal celui qui a besoin de tout ; et comme c'est souvent le même homme, il lui faut être deux. C'est en ce sens que l'économie politique est à la fois la science de la richesse et celle du renoncement — non par inconséquence, mais parce qu'elle décrit fidèlement un rapport qui exige les deux.
Ce que le concept ouvre : le besoin comme capacité
La partie constructive du fragment est brève, et elle donne un critère que nous tenons pour l'un des plus utiles de tout le cahier. Un besoin non aliéné est un besoin qui suppose une capacité formée et qui met en rapport avec quelque chose de déterminé : le besoin de musique suppose une oreille, celui de la peinture un œil exercé, celui d'autrui la capacité d'éveiller quelque chose chez lui. Le besoin devient alors, non un manque à combler, mais l'autre nom d'une puissance d'être en relation.
De là une manière de mesurer la richesse d'une société qui ne se confond pas avec le volume de ce qu'elle produit : on la mesure à l'étendue des rapports que ses membres peuvent réellement entretenir. L'homme riche, dans le vocabulaire de 1844, est celui qui a besoin de la totalité des manifestations humaines de la vie — non celui qui possède le plus, mais celui dont la sensibilité est la plus développée. On retrouve ici le mouvement qui court dans tout le cahier, et qui va de l'avoir à l'être.
Nous ajoutons que ce critère n'est pas un vœu : il permet de juger, et il juge. Une société qui multiplie les objets sans former personne à rien s'appauvrit au moment même où ses chiffres s'élèvent ; et l'appauvrissement est réel, mesurable en capacités perdues, même s'il n'apparaît sur aucun compte.
Lectures, et contresens
Le premier contresens fait de ces pages une condamnation des besoins nouveaux, et de Marx un partisan de la frugalité. C'est le contraire : le fragment reproche précisément à l'économie politique de prêcher le renoncement, et ce qu'il oppose au besoin fabriqué n'est pas l'ascèse mais un besoin plus riche. La sobriété comme idéal appartient ici à l'adversaire, non à l'auteur.
Le deuxième contresens consiste à lire une distinction entre besoins « vrais » et besoins « faux », comme si une liste pouvait les départager. Marx ne fournit aucune liste et ne pourrait pas en fournir, puisque les besoins sont pour lui historiques : ce qui distingue les uns des autres n'est pas leur objet mais leur rapport — un besoin qui suppose une capacité formée n'est pas de même nature qu'un besoin fabriqué pour créer une dépendance, quand bien même ils porteraient sur la même chose.
Le troisième contresens est d'actualiser trop vite. Il est tentant de lire ici une analyse de la publicité, et la tentation n'est pas absurde ; mais Marx n'a pas sous les yeux une industrie du désir constituée, il a des logements insalubres, des adultérations d'aliments et le crédit naissant. Nous croyons plus juste de dire que le fragment donne un schéma — la production sociale des besoins comme moyen de dépendance — dont la publicité est un cas tardif, plutôt que d'y voir une prédiction.
Reste le statut du texte, qu'il faut rappeler comme sur les autres notions de 1844 : ces cahiers sont un chantier, restés inédits jusqu'en 1932. Le fragment sur les besoins est parmi les plus achevés dans son argumentation, et parmi les moins repris dans l'œuvre ultérieure ; le Capital traitera de la valeur de la force de travail et de son élément historique et moral, mais il ne reviendra pas sur la fabrication des besoins comme telle.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Manuscrits de 1844, troisième manuscrit — traduction Émile Bottigelli, Éditions sociales (1962) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manuscrits de 1844, troisième manuscrit — après les pages sur la propriété privée et le communisme, avant celles sur l'argent qui closent le cahier. ⚠️ La traduction que ce site sert est protégée : le texte est PARAPHRASÉ et situé, jamais cité entre guillemets.
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