La notion
ObjectivationVergegenständlichung
L'objectivation est le fait que le travail se réalise dans un objet, où il se fixe et demeure : le produit est du travail devenu chose. C'est un fait anthropologique, vrai de tout travail — et non l'aliénation, qui est la modalité sociale sous laquelle ce dépôt revient au travailleur comme une puissance étrangère.
Le travail se réalise dans un objet
Il y a, au cœur du premier manuscrit, une proposition si simple qu'on la lit souvent sans la voir, et dont dépend pourtant tout ce que Marx construira ensuite : le travail se réalise dans un objet. Travailler, ce n'est pas dépenser une énergie qui se dissipe ; c'est faire passer une activité dans une chose, où elle se fixe et demeure. Le produit d'un travail est du travail devenu objet.
Marx nomme ce passage l'objectivation, et il faut prendre le mot dans son sens le plus littéral : devenir-objet. Ce qui était mouvement, geste, décision, se dépose dans une matière qui le retient. Une table finie, c'est un certain nombre d'heures rendues visibles et durables ; elle continue d'exister quand le menuisier a cessé de travailler, et même quand il est mort.
On mesure ce que cette proposition a d'extraordinaire dès qu'on la retourne. Si le travail se dépose dans les choses, alors le monde des objets fabriqués est le monde des activités humaines passées, conservées ; une ville, une bibliothèque, un outil sont des quantités de vie humaine qui ont pris corps. C'est cette idée, et non une thèse économique, qui fait des Manuscrits autre chose qu'un commentaire de Smith.
La distinction qui fait le concept : objectiver n'est pas aliéner
Ici se joue la distinction la plus importante de toute la notion, et celle que l'on manque le plus souvent : l'objectivation n'est pas l'aliénation. Le travail se réalise dans un objet — cela est vrai de tout travail, en tout temps, sous n'importe quel rapport social. C'est un fait anthropologique, non un malheur.
Ce qui fait le malheur, c'est ce qui arrive à cet objet ensuite. Sous le rapport que Marx analyse, la réalisation du travail apparaît comme une perte de réalité pour le travailleur ; l'objectivation apparaît comme une dépossession ; l'appropriation apparaît comme un dessaisissement. Il faut lire ces formules avec attention : Marx dit que l'objectivation apparaît comme dépossession, dans ces conditions-là — non qu'elle le soit par nature.
La conséquence est considérable pour toute la lecture de Marx. Si l'on confond les deux, on aboutit à l'idée qu'il faudrait cesser de produire des objets, ou que toute technique est une chute ; on tire des Manuscrits une nostalgie qui n'y est pas. Si on les distingue, la critique porte non sur le fait que l'homme se dépose dans ce qu'il fait — c'est ainsi qu'il vit et qu'il se développe — mais sur le rapport social qui fait que ce dépôt lui revient comme une puissance étrangère. Ce rapport a un nom : c'est le travail aliéné, et l'objectivation en est le présupposé, non la cause.
Où Marx la pose : au seuil du travail aliéné
La place du concept dans le cahier confirme cette lecture. L'objectivation est introduite au début de la section sur le travail aliéné, comme le fait dont on part : l'ouvrier produit, et son produit se dresse devant lui comme un être étranger. Marx commence par le fait — il y a un produit — puis ajoute la détermination sociale — ce produit ne lui appartient pas.
On peut suivre l'ordre de la déduction, et il est instructif. Premier moment : le travail produit des objets. Deuxième moment : dans ces conditions, plus il en produit, moins il en possède, et plus l'objet qu'il crée acquiert de puissance en face de lui. Troisième moment : cette puissance est faite de son propre travail, si bien que ce qui l'écrase est ce qu'il a mis dans le monde. Marx en tire une comparaison qu'il file avec la religion — plus l'homme met de choses en Dieu, moins il en garde en lui-même —, et l'on voit que la structure est la même : une production humaine qui devient un pouvoir séparé.
Il faut noter que le premier moment, à lui seul, ne contient aucun grief. C'est même ce qui rend l'analyse forte : Marx n'a pas besoin de supposer une méchanceté, ni un vol, ni une origine coupable. Il lui suffit du fait que le travail s'objective et de la condition sociale sous laquelle il s'objective, et la dépossession suit.
Le mécanisme : la nature comme matière, et comme corps
Un second aspect du concept mérite d'être dégagé, parce qu'il commande la suite du cahier. Pour que le travail s'objective, il lui faut une matière : on ne dépose pas une activité dans le vide. Cette matière, c'est la nature — et Marx en tire deux conséquences symétriques.
La première est que le travailleur dépend de la nature deux fois. Elle lui fournit de quoi travailler, sans quoi son activité ne peut se réaliser ; et elle lui fournit de quoi vivre pendant qu'il travaille. Sous le rapport analysé, ces deux fournitures lui sont mesurées par un autre, et l'on retrouve la dépendance sous une forme matérielle et non plus seulement juridique.
La seconde conséquence est plus large, et elle porte le concept d'être générique : si l'homme ne peut vivre qu'en objectivant son activité dans une matière, alors la nature est son corps prolongé — Marx dit son corps inorganique, avec lequel il doit demeurer en procès continu sous peine de mourir. L'objectivation n'est donc pas une opération que l'homme ferait sur un monde extérieur : c'est le mode même de son existence, et c'est pourquoi la manière dont elle est organisée décide de ce qu'il devient.
Ce que le concept ouvre : la valeur, plus tard
L'objectivation de 1844 est le premier état d'une idée que le Capital reprendra sous une forme entièrement transformée. Vingt ans plus tard, Marx dira que la valeur d'une marchandise est du travail humain cristallisé, et que le capital est du travail mort qui commande le travail vivant. On reconnaît la même intuition ; on ne doit pas pour autant les confondre.
Ce qui change est décisif. En 1844, l'objectivation est décrite comme un rapport de l'individu à son produit, dans un vocabulaire philosophique venu de Hegel et de Feuerbach. Dans le Capital, ce n'est plus l'individu mais le travail social qui se cristallise, et la mesure n'est plus l'activité d'un homme mais le temps socialement nécessaire — une grandeur qui ne dépend d'aucun travailleur en particulier. Le concept a changé de sujet, et cette mutation est ce qui rend possible une théorie de la valeur.
Nous ajoutons que la continuité, pour être réelle, n'autorise pas à lire le second dans le premier. Les Manuscrits ne contiennent pas la théorie de la valeur en germe ; ils contiennent une description du travail comme extériorisation, dont Marx conservera la forme en changeant tout le contenu. C'est un cas net où l'on peut voir une pensée garder son schéma et transformer sa matière.
Lectures, et contresens
Le premier contresens, déjà nommé, mérite d'être répété parce qu'il commande tous les autres : confondre objectivation et aliénation. C'est la lecture qui fait de Marx un romantique regrettant un monde sans objets, alors qu'il tient le dépôt de l'activité dans les choses pour la manière même dont l'homme se réalise et s'accroît.
Le deuxième contresens tient au vocabulaire hégélien. On lit parfois que Marx reprendrait à Hegel l'idée d'une conscience qui s'extériorise et se retrouve. Marx lui-même s'en explique à la fin du cahier, et son reproche est précis : Hegel, dit-il, confond l'objectivation avec l'aliénation, si bien que la réconciliation consiste chez lui à supprimer l'objet — un dépassement qui se joue dans la pensée, tandis que la dépossession, elle, est réelle. La distinction que nous avons posée n'est donc pas un raffinement de commentateur : c'est le point sur lequel Marx se sépare de Hegel.
Le troisième contresens serait de croire que le concept a disparu de l'œuvre mûre parce que le mot s'y raréfie. Le rapport du travail vivant au travail mort traverse le Capital de bout en bout, et le chapitre sur le machinisme le porte à son point le plus dur, où l'ouvrier devient l'appendice de ce que d'autres ouvriers ont produit avant lui. Ce n'est pas le concept qui s'est retiré, c'est son vocabulaire.
Reste, comme toujours pour ces cahiers, à rappeler leur statut de chantier inédit jusqu'en 1932. Sur ce point précis, nous tenons pourtant le texte pour ferme : la distinction de l'objectivation et de l'aliénation y est faite explicitement, et elle est reprise dans la critique de Hegel qui clôt le troisième manuscrit.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Manuscrits de 1844, premier manuscrit — traduction Émile Bottigelli, Éditions sociales (1962) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manuscrits de 1844, premier manuscrit, au seuil de « Le travail aliéné » ; la critique de Hegel qui clôt le troisième manuscrit y revient. ⚠️ La traduction que ce site sert est protégée : le texte est PARAPHRASÉ et situé, jamais cité entre guillemets.
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