La notion
Propriété privéePrivateigentum
Dans les Manuscrits de 1844, la propriété privée n'est pas la cause du travail aliéné mais son produit — quoiqu'elle agisse ensuite sur lui en retour. Marx en tire une conséquence sur les hommes eux-mêmes : elle réduit tous les rapports au monde à un seul, le sens de l'avoir, et les autres s'atrophient faute d'être exercés.
Un fait dont personne ne rend compte
Les Manuscrits de 1844 s'ouvrent sur un reproche adressé à l'économie politique, et ce reproche est le ressort de tout le cahier. Elle part de la propriété privée : elle en décrit les effets, elle en calcule les lois, elle en tire le salaire, le profit et la rente. Mais elle ne l'explique pas. Elle la pose comme un fait, comme on pose une donnée de la nature, et lorsqu'on lui demande d'où elle vient, elle raconte une histoire — un état originaire, une industrie primitive, une convention — au lieu de l'analyser.
Marx relève que ce défaut n'est pas accidentel : en admettant la propriété privée comme un présupposé, l'économie politique se prive du moyen de comprendre les rapports dont elle traite, puisque tous en découlent. Elle décrit ainsi les lois de l'enrichissement et de l'appauvrissement sans pouvoir dire pourquoi l'ouvrier devient d'autant plus pauvre qu'il produit plus de richesse ; elle constate le fait, elle en fait même sa loi la plus générale, et elle le laisse inexpliqué.
La démarche de Marx consiste alors à faire ce que personne ne fait : chercher la genèse de la propriété privée dans le rapport que l'économie politique décrit sans l'interroger — le rapport de l'ouvrier à ce qu'il produit. C'est de cette recherche que sort le travail aliéné, et c'est de lui que sortira la réponse.
Le renversement : elle est le produit, non la cause
La proposition qui fait de ces cahiers autre chose qu'une critique morale du capitalisme tient en une phrase, et il faut en peser chaque terme : la propriété privée n'est pas la cause du travail aliéné, elle en est la conséquence. On a d'abord un rapport — celui d'un homme à son activité et à son produit, où l'un et l'autre lui deviennent étrangers — et la propriété privée est la forme dans laquelle ce rapport s'exprime et se fixe.
Marx éclaire ce renversement par une comparaison qu'il faut restituer, car elle dit tout : les dieux ne sont pas à l'origine de l'égarement de l'esprit humain, ils en sont l'effet, quoiqu'ils deviennent ensuite une cause à leur tour. Il en va de même ici. La propriété privée apparaît comme la conséquence du travail aliéné ; puis, une fois posée, elle agit sur lui, le reproduit et le renforce. Le rapport est donc réciproque, et c'est ce qui le rend difficile à voir : quand on entre dans un cercle en marche, chaque terme paraît expliqué par l'autre.
L'enjeu de ce renversement dépasse de loin l'érudition. S'il est juste, alors la propriété privée n'est pas ce qu'il faut abolir en premier lieu comme si tout en dépendait : elle est le symptôme d'un rapport de production, et c'est ce rapport qu'il faut transformer. Marx en tire immédiatement une conséquence politique qu'il formule sans détour : c'est de l'émancipation des travailleurs que dépend l'émancipation générale, non parce qu'ils seraient plus dignes, mais parce que toute la servitude humaine est impliquée dans leur rapport à la production.
La distinction qui fait le concept : le sens de l'avoir
Le troisième manuscrit reprend la question sur un autre terrain, et c'est là que le concept devient tangible. Marx y observe que la propriété privée nous a rendus si stupides et si bornés qu'un objet ne nous paraît nôtre que lorsque nous l'avons — qu'il existe pour nous comme capital, ou qu'il est directement mangé, bu, porté, habité, bref utilisé. Tous les sens physiques et intellectuels se trouvent remplacés par un seul : le sens de l'avoir.
Il faut saisir ce que cette formule a de précis. Elle ne dit pas que les propriétaires sont avides ; elle dit qu'un mode entier de rapport au monde s'est substitué à tous les autres. Voir, entendre, sentir, penser, aimer — chacune de ces manières d'être en relation avec un objet suppose une capacité déterminée et donne accès à quelque chose de déterminé. La possession, elle, ne suppose rien et ne donne accès qu'à une chose : le fait que l'objet soit à moi.
Marx en donne un exemple qui a la vertu de rendre l'abstraction sensible, et que nous reprenons parce qu'il est le cœur de la page. Le marchand de minéraux, dit-il, ne voit pas la beauté ni la nature propre du minéral : il en voit la valeur marchande. Il a bien un œil pour la pierre, mais un œil qui ne perçoit d'elle qu'une grandeur. Ce n'est pas qu'il soit insensible ; c'est que son rapport à l'objet est devenu celui d'un sens unique, et que ce sens ne connaît que des quantités.
Le mécanisme : pourquoi un sens se forme, et pourquoi il se perd
La suite du raisonnement est peut-être ce que 1844 a de plus original, et elle explique pourquoi Marx tient l'appauvrissement des sens pour un fait objectif et non pour une plainte esthétique. Un sens, écrit-il en substance, ne se donne pas : il se forme. L'oreille musicale se fait par la musique ; l'œil qui perçoit la beauté d'une forme se fait par les formes ; la faim qui se satisfait de viande crue avec les mains n'est pas la même faim que celle qui se satisfait à table. Les cinq sens sont donc, dit-il, le produit de toute l'histoire humaine.
Si les sens sont un produit, alors ils dépendent des rapports dans lesquels ils se forment, et ils peuvent aussi bien se développer que s'atrophier. Sous le règne de la propriété privée, le rapport aux objets est réduit à l'avoir ; les capacités qui n'y servent pas ne se cultivent plus, et ce qui ne se cultive pas s'éteint. L'homme accablé de soucis, remarque Marx, n'a aucun sens pour le plus beau des spectacles : ce n'est pas qu'il refuse, c'est qu'il n'a plus l'organe.
On aperçoit alors la portée du concept, qui n'est ni juridique ni économique au sens étroit. La propriété privée, comme rapport, ne se contente pas de distribuer des choses entre des personnes : elle façonne les personnes elles-mêmes en réduisant l'éventail des rapports qu'elles peuvent entretenir. C'est en ce sens que Marx écrit qu'elle nous a rendus stupides — le mot est fort, mais il est descriptif : un être qui n'a plus qu'un sens perçoit moins.
Ce que le concept ouvre : l'émancipation des sens
De ce diagnostic, Marx tire une définition de ce que serait le dépassement, et elle surprend qui attend un programme de redistribution. La suppression positive de la propriété privée, écrit-il, est l'émancipation complète de toutes les qualités et de tous les sens humains : ce n'est pas d'abord un transfert de biens, c'est la restitution d'un rapport au monde où chaque objet serait de nouveau saisi par la capacité qui lui correspond.
Il faut noter la prudence avec laquelle il distingue cette suppression positive d'une autre, qu'il refuse et qu'il nomme communisme grossier. Celle-ci se contente d'universaliser la propriété privée en faisant de la communauté le propriétaire général : le rapport d'avoir demeure, et il est seulement étendu. Le rapport que Marx vise est d'une autre espèce, et il l'énonce comme une condition : que l'homme ne se perde pas dans son objet, et que cet objet lui devienne humain, c'est-à-dire saisissable par un sens formé.
Nous ajoutons que ce passage donne rétrospectivement leur sens aux pages sur l'argent qui suivent dans le même cahier. L'argent est l'objet où le sens de l'avoir atteint sa forme pure, puisqu'il n'a lui-même aucune qualité sensible et qu'il donne accès à toutes. Les deux fragments sont le même argument, pris une fois par l'objet et une fois par le sens.
Lectures, et contresens
Le premier contresens confond la propriété privée dont il est question ici avec le fait de posséder des affaires. Marx ne vise ni la brosse à dents ni la maison de qui l'habite : il vise un rapport de production dans lequel les moyens de produire appartiennent à d'autres que ceux qui produisent. Le glissement est ancien et il est commode ; il rend la thèse absurde, ce qui est sa fonction.
Le deuxième contresens est plus intéressant, parce qu'il est commis par des lecteurs sérieux : on prend le renversement de 1844 pour la thèse définitive de Marx sur l'origine de la propriété privée. Or ces cahiers cherchent une genèse conceptuelle, non historique : ils montrent que la propriété privée s'explique par le travail aliéné, non par quels événements elle s'est instituée. La réponse historique viendra vingt ans plus tard, et elle a un autre nom — l'accumulation primitive, qui décrit la séparation réelle des producteurs d'avec leurs moyens de production, avec ses dates et ses statuts. Les deux textes ne se contredisent pas : ils ne répondent pas à la même question.
Le troisième contresens fait de l'émancipation des sens une utopie esthétique, une sorte de supplément d'âme réservé aux temps meilleurs. C'est méconnaître que Marx en fait un critère, et un critère exigeant : la richesse d'une société se mesure à l'étendue des rapports que ses membres peuvent réellement entretenir, chacun demandant une capacité formée. Ce critère n'a rien de vague ; il permet de juger, et il ne juge pas en faveur d'une société qui produit beaucoup et ne forme rien.
Reste enfin le statut du texte, qu'il faut rappeler ici comme sur les autres notions de 1844. Ces cahiers sont un chantier, laissé inédit jusqu'en 1932. Nous les lisons comme une recherche dont les résultats sont inégalement stabilisés — et le renversement de la propriété privée en produit du travail aliéné nous paraît en être le résultat le plus solide, parce que c'est celui que toute l'œuvre ultérieure suppose.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Manuscrits de 1844, premier et troisième manuscrits — traduction Émile Bottigelli, Éditions sociales (1962) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manuscrits de 1844 : le renversement est établi à la fin du premier manuscrit, dans « Le travail aliéné » ; le « sens de l'avoir » et l'émancipation des sens sont au troisième. ⚠️ La traduction que ce site sert est protégée : le texte est PARAPHRASÉ et situé, jamais cité entre guillemets.
Le voir fonctionner
Chez Debord
Guy Debord reprend ce passage dans La Société du spectacle (1967). Le site frère, Lire Debord, l’explique thèse par thèse.
- Thèse 17 →L’être et l’avoir des Manuscrits, et le troisième terme que Debord y ajoute : le paraître.
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