La notion

Accumulation primitiveursprüngliche Akkumulation

L'accumulation primitive est le nom que Marx donne, en le recevant de l'économie politique et en le retournant contre elle, au processus historique qui a institué le rapport de capital. Elle n'est pas une épargne très ancienne mais une séparation : celle du producteur d'avec ses moyens de production, sans laquelle il n'aurait jamais eu à vendre sa force de travail.

Un cercle dont il faut sortir

Le Livre I s'achève sur une question qu'il a lui-même rendue nécessaire, et il faut voir en quoi elle l'est pour comprendre pourquoi elle vient à la fin plutôt qu'au commencement. Tout ce qui précède a montré comment l'argent devient capital, comment le capital tire de la force de travail une plus-value, et comment cette plus-value, capitalisée, devient capital nouveau. Mais chacun de ces moments en suppose un autre : l'accumulation suppose la plus-value, la plus-value suppose la production capitaliste, et celle-ci suppose que se trouvent déjà rassemblées, d'un côté, des masses de moyens de production, de l'autre, des hommes qui n'ont que leurs bras. Tout ce mouvement semble donc tourner dans un cercle vicieux, et l'on n'en sort qu'en admettant une accumulation antérieure à l'accumulation capitaliste, celle qu'Adam Smith appelait previous accumulation et que Marx nommera primitive.

Or l'économie politique, dès qu'elle touche à cette origine, cesse d'analyser et se met à raconter. Marx relève la substitution avec une ironie qui n'est pas seulement d'humeur, car elle désigne exactement le vice de la méthode :

Cette accumulation primitive joue dans l’économie politique à peu près le même rôle que le péché originel dans la théologie. Adam mordit la pomme, et voilà le péché qui fait son entrée dans le monde.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, huitième section, chapitres XXVI à XXXIII — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La fable est connue : il y eut jadis, d'un côté, une élite diligente et économe, de l'autre des vauriens dissipant leur avoir ; les premiers accumulèrent, les seconds n'eurent bientôt plus rien à vendre que leur peau. Ce récit a la forme d'une explication et n'en a pas la fonction, car il présuppose ce qu'il devrait établir : que le rapport entre celui qui possède et celui qui travaille soit un rapport d'achat et de vente. Marx lui oppose non pas une autre fable, mais une enquête : dans les annales de l'histoire réelle, c'est la conquête, l'asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale, qui l'a toujours emporté.

Où Marx la pose : à la fin, et non au début

La place du concept dans le livre est elle-même un argument, et l'on manque le concept si l'on ne s'y arrête pas. L'accumulation primitive est le présupposé de tout le reste : sans elle, pas de vendeurs de force de travail, donc pas de plus-value, donc pas de capital. Un exposé qui suivrait l'ordre des choses commencerait par là. Marx en fait la huitième et dernière section, après que le mécanisme entier a été démonté.

Ce n'est pas une négligence de composition. Tant qu'on n'a pas établi ce qu'est le capital — non une chose, mais un rapport social entre des hommes dont les uns détiennent les moyens de produire et les autres non —, on ne sait pas ce qu'il faut chercher dans le passé. On y chercherait des richesses, des trésors, des épargnes, et l'on trouverait des trésors dans toutes les sociétés sans y trouver jamais de capital. Une fois le rapport connu, la question historique devient précise : comment ce rapport-là s'est-il institué ? L'ordre d'exposition inverse donc l'ordre des choses, et c'est ce qui permet à l'enquête historique d'être autre chose qu'une collection d'anecdotes.

Le terrain de l'enquête est daté et localisé, ce qui distingue encore ces chapitres d'une origine mythique : l'Angleterre du quinzième au dix-huitième siècle, l'expropriation des cultivateurs, la législation sur les pauvres et les salaires, la genèse coloniale. Marx le dit sans détour : mais la base de toute cette évolution, c'est l'expropriation des cultivateurs, et elle ne s'est accomplie radicalement qu'en Angleterre, qui joue pour cette raison le premier rôle dans l'esquisse.

La distinction qui fait le concept : séparer n'est pas amasser

Tout tient dans un déplacement du sens du mot accumulation, et c'est le cœur de la notion. On entend d'ordinaire par accumuler : mettre de côté, entasser, faire une masse. Si l'accumulation primitive était cela, elle serait une épargne très ancienne, et le capitalisme s'expliquerait par la frugalité. Or ce que Marx décrit n'est pas un entassement mais une séparation :

Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. Cette séparation se reproduit sur une échelle progressive dès que le système capitaliste s’est une fois établi ; mais comme celle-là forme la base de celui-ci, il faut expliquer d’abord comment elle a pu s’opérer.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, huitième section, chapitres XXVI à XXXIII — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La distinction est décisive, en cela qu'elle change ce qu'il faut expliquer. Il ne s'agit plus de comprendre comment des richesses se sont amassées d'un côté — il y a toujours eu des riches —, mais comment une population entière a cessé d'avoir accès à ce qui lui permettait de vivre sans vendre son travail. La terre, l'outil, le droit d'usage sur les communaux : ce n'est pas parce que le capital les a pris qu'il est capital, c'est parce qu'ils ont été retirés à ceux qui les employaient que le travail a dû, lui, aller se vendre.

De là le double sens du mot libre, sur lequel Marx insiste et que l'on ne peut pas rendre autrement qu'en le disant deux fois. Pour vendre sa force, il fallait d'abord que le producteur cesse d'être attaché à la glèbe et échappe au régime des corporations : à ce titre, l'histoire est bien celle d'une émancipation, et le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie industrielle. Mais l'affranchissement ne suffit pas à faire un vendeur : ces affranchis ne deviennent vendeurs d'eux-mêmes qu'après avoir été dépouillés de tous leurs moyens de production et des garanties que l'ancien ordre leur offrait. Libre de sa personne, et libre de tout le reste : la seconde liberté est le nom poli d'une dépossession, et c'est elle qui fait le marché du travail.

Le mécanisme : ce qui a fallu faire, et qui l'a fait

L'enquête occupe six chapitres, et elle est faite de faits, de dates et de statuts. On y suit la dissolution des suites féodales, les enclosures et l'usurpation des terrains communaux, la transformation des terres d'Église en propriété privée après la Réforme, puis le clearing of estates qui balaie jusqu'aux villages. Marx en donne le relevé dans une phrase dont l'ironie est le seul commentaire :

[…] le vol des biens de l’Église, l’aliénation frauduleuse des domaines de l’État, le pillage des terrains communaux, la transformation usurpatrice et terroriste de la propriété féodale ou même patriarcale en propriété moderne privée, la guerre aux chaumières, voilà les procédés idylliques de l’accumulation primitive.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, huitième section, chapitres XXVI à XXXIII — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Le résultat de ces procédés n'est pas seulement une redistribution de la terre : c'est la production d'hommes disponibles. Ils ont, écrit Marx, livré à l'industrie des villes les bras dociles d'un prolétariat sans feu ni lieu. Encore ces hommes ne se rangent-ils pas d'eux-mêmes à la discipline de l'atelier ; jetés hors de leurs conditions d'existence plus vite que la manufacture naissante ne peut les absorber, ils vagabondent, et l'on répond au vagabondage par le fouet, la marque au fer et la potence. Le chapitre XXVIII est consacré à cette législation, et sa conclusion est d'une netteté qu'aucune paraphrase n'améliore : la population des campagnes, violemment expropriée, a été rompue à la discipline qu'exige le système du salariat par des lois d'un terrorisme grotesque.

Un troisième moment complète le tableau, et il déborde l'Angleterre : la genèse du capitaliste industriel, faite du système colonial, des dettes publiques, du régime fiscal et du protectionnisme. Marx y range, du même ton, la découverte des gisements d'or et d'argent en Amérique, l'ensevelissement des populations indigènes dans les mines, le pillage des Indes orientales et la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires. Ce sont là, dit-il, les procédés qui signalent l'ère capitaliste à son aurore. On voit ce que l'expression « accumulation primitive » recouvre, et pourquoi Marx refuse d'en parler comme d'une épargne : elle est écrite dans les annales de l'humanité en lettres de sang et de feu indélébiles.

Ce que le concept ouvre : le capital a une date

La portée de ces chapitres n'est pas d'ajouter un tableau historique à une démonstration théorique achevée : elle est de retirer au capital le caractère de nature que l'économie politique lui prête. Si le rapport de capital a été institué, à telle époque, par tels moyens, contre telles résistances, alors il n'est ni éternel ni spontané : il est un fait d'histoire, et ce qui a commencé peut finir. C'est en ce sens que Marx écrit que la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail, et qu'il ajoute aussitôt, contre l'idée que la violence serait extérieure à l'économie, qu'elle est elle-même un agent économique. La phrase est dirigée contre une séparation commode entre le doux commerce et la brutalité politique : c'est la même histoire.

De là aussi le mot par lequel se ferme le chapitre XXXI, et qui est peut-être la ligne la plus dure du livre : si l'argent, selon Augier, est venu au monde avec une tache de sang sur la joue, le capital y arrive suant le sang et la boue par tous les pores.

Le dernier chapitre tire de cette genèse une tendance. La production capitaliste, en centralisant les moyens de production et en socialisant le travail, produit les conditions d'un dépassement dont elle-même serait l'objet ; le mouvement qui a exproprié la masse des petits producteurs se retourne alors contre le petit nombre qui en a bénéficié — les expropriateurs sont à leur tour expropriés. Marx nomme cela la négation de la négation, et précise ce qu'elle rétablirait : non la propriété privée du travailleur d'autrefois, mais une propriété individuelle fondée sur les acquêts de l'ère capitaliste, c'est-à-dire sur la coopération et la possession commune des moyens de production. Nous tenons cette page pour une conclusion de tendance et non pour une prophétie datée : elle dit ce que le mouvement rend possible, non ce qu'il garantit.

Lectures, et contresens

Le premier contresens tient au mot. « Primitive » traduit l'allemand ursprünglich, qui dit l'originaire, ce qui est au commencement d'un mouvement — et non le primitif au sens de rudimentaire ou d'archaïque. Marx emploie d'ailleurs l'expression avec une distance visible, puisqu'il la reçoit de l'économie politique dont il conteste l'usage. Lire « accumulation originaire » évite d'y entendre un stade antérieur de l'humanité : il s'agit du commencement d'un rapport, non d'une enfance de l'espèce.

Le deuxième contresens est de croire que l'affaire est close, et que ces chapitres décrivent un préalable révolu une fois pour toutes. Le texte lui-même l'interdit, en cela qu'il note que la séparation du producteur d'avec ses moyens de production se reproduit sur une échelle progressive une fois le système établi. La séparation n'est donc pas seulement l'origine du rapport : elle en est aussi l'effet continué. Ce qui appartient au passé, c'est la première institution de ce rapport dans un monde qui l'ignorait ; le mouvement qui dépossède, lui, n'a pas de raison de s'arrêter, et l'on peut suivre son travail partout où des ressources d'usage commun deviennent des propriétés que l'on achète.

Le troisième contresens ferait de ces chapitres un réquisitoire moral. L'intention de Marx n'est pas de dire que le capital est né dans le crime et qu'il en reste souillé : elle est de montrer que le rapport de capital ne pouvait pas naître de l'échange, puisque l'échange le suppose. La violence n'est pas ici un supplément d'indignation, c'est la réponse à une question logique : si le marché ne peut pas produire ses propres conditions, il a bien fallu que quelque chose les produisît. Nous nous rangeons pour cette raison du côté des lectures qui tiennent la huitième section pour une partie de la démonstration, et non pour son appendice historique.

Reste enfin à ne pas confondre l'accumulation primitive avec l'accumulation tout court. La seconde est le mouvement ordinaire du capital, qui reconvertit en capital une part de la plus-value ; la première est ce qui a dû avoir lieu pour que la seconde puisse commencer. L'une suppose le rapport et le reproduit ; l'autre l'institue. C'est pourquoi le livre ne pouvait s'achever que là : après avoir montré comment le capital se reproduit, il fallait dire comment il a commencé.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, huitième section, chapitres XXVI à XXXIII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, huitième section, « L'accumulation primitive » (ch. XXVI-XXXIII) — la dernière du livre. Le chapitre XXVI pose le cercle et démonte la fable de l'origine ; le XXVII suit l'expropriation des cultivateurs ; le XXVIII la législation sanguinaire contre les expropriés ; le XXXI la genèse du capitaliste industriel ; le XXXII la tendance historique.