La notion

Force de travailArbeitskraft

La force de travail est la marchandise que le travailleur vend : non son travail, mais la capacité d'en fournir, pour un temps. Marx la trouve sur le marché pour résoudre une énigme — d'où vient le plus de A—M—A′ — et c'est par elle que l'on passe de la sphère de l'échange, où tout est libre et égal, au laboratoire secret de la production.

Une marchandise qu'il fallait trouver

La force de travail entre dans le Capital comme la solution d'un problème que Marx a d'abord rendu insoluble, et l'on ne comprend le concept qu'à partir de ce problème. Le chapitre IV a dégagé la formule générale du capital, A—M—A′ : de l'argent qui achète pour revendre et revient augmenté. Le chapitre V a montré que cet accroissement ne peut naître de la circulation : si l'on échange des équivalents, il ne se produit point de plus-value, et il ne s'en produit pas non plus si l'on échange des non-équivalents, puisque ce que l'un gagne comme vendeur, il le perd comme acheteur : la circulation ou l’échange des marchandises ne crée aucune valeur. Et pourtant le capital ne peut naître hors de la circulation, puisque hors d'elle le possesseur d'argent n'a affaire qu'à sa propre marchandise. Marx pose alors les termes du problème avec une précision qui en fait presque un défi :

La métamorphose de l’homme aux écus en capitaliste doit se passer dans la sphère de la circulation et en même temps doit ne point s’y passer. Telles sont les conditions du problème. Hic Rhodus, hic salta !

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres V à VII et X — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La difficulté n'est donc pas de savoir si le capitaliste s'enrichit, ce qui est un fait, mais de comprendre comment il s'enrichit sans violer la loi de l'échange. Il faudrait, dit Marx, que l'homme aux écus eût la chance de découvrir sur le marché même une marchandise dont la valeur d'usage possédât la vertu particulière d’être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer serait créer de la valeur. Et il la trouve : elle s’appelle puissance de travail ou force de travail. Toute la suite du livre tient dans cette découverte, et c'est pourquoi il faut prendre le concept dans l'ordre où Marx le construit : dire d'abord ce qu'il désigne et ce qu'il faut pour qu'il existe, ensuite ce qui le distingue du travail, puis comment sa valeur se détermine, et enfin ce que son usage produit.

Ce qu'elle est, et à quelles conditions elle existe

La définition tient en une phrase, et chacun de ses mots compte :

Sous ce nom il faut comprendre l’ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d’un homme dans sa personnalité vivante, et qu’il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres V à VII et X — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

L'allemand dit Arbeitskraft, et Marx emploie aussi Arbeitsvermögen, la capacité ou puissance de travail, et Roy garde les deux mots. La force de travail est donc une puissance, au sens où l'on parle d'une faculté qui n'est pas encore en acte ; elle réside dans un corps vivant et n'en est pas séparable. Or c'est précisément ce qui rend sa présence sur le marché énigmatique, en cela qu'une marchandise se vend et change de mains, quand une faculté ne quitte pas celui qui la porte. Marx énonce alors les deux conditions sans lesquelles la force de travail ne peut se présenter comme marchandise, et ces conditions sont la première chose à retenir, parce qu'elles disent que le concept est historique.

La première est que son possesseur en soit le libre propriétaire, et qu'il ne la vende que pour un temps : s’il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui‑même, et de libre qu’il était se fait esclave, de marchand, marchandise. La seconde est qu'il n'ait rien d'autre à vendre, ni produit ni moyens de production, et soit donc forcé d'offrir sa force de travail elle-même. D'où la formule célèbre : le travailleur doit être libre, mais libre à un double point de vue, libre de disposer de sa force comme d'une marchandise à lui, et libre de tout, complètement dépourvu des choses nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse. La liberté juridique et le dénuement matériel ne sont pas deux conditions qui se rencontreraient par hasard : la seconde est ce qui rend la première effective, puisque seul celui qui n'a rien d'autre vend sa force.

Marx en tire aussitôt la conséquence, et elle commande la lecture de tout le concept : la nature ne produit pas d’un côté des possesseurs d’argent ou de marchandises et de l’autre des possesseurs de leurs propres forces de travail. Un tel rapport n'a aucun fondement naturel, il est le résultat d'un développement historique, la destruction de toute une série de vieilles formes de production sociale, ce que la fin du livre nommera l'accumulation primitive. La marchandise et l'argent existent depuis des millénaires ; le capital, lui, ne se produit que là où le détenteur des moyens de production rencontre sur le marché le travailleur libre, et cette unique condition historique recèle tout un monde nouveau.

La distinction qui fait le concept : force de travail et travail

Toute la nouveauté de Marx par rapport à l'économie politique tient dans un déplacement de mot, et il faut le prendre au sérieux. Smith et Ricardo parlaient de la « valeur du travail » ; Marx lui-même, dans ses écrits des années 1840, écrivait encore que l'ouvrier vend son travail. Or l'expression est contradictoire dès lors que le travail est ce qui mesure la valeur : dire que douze heures de travail valent six heures de travail n'a aucun sens, et dire qu'elles en valent douze supprime le profit. Ce que l'ouvrier vend n'est pas son travail, qui n'existe pas encore au moment de la vente, mais sa force de travail, c'est-à-dire la capacité d'en fournir. Marx le dit contre Rossi, qui trouvait cette distinction abstraite :

Qui dit puissance de travail ne dit pas encore travail, pas plus que puissance de digérer ne signifie pas digestion. Pour en arriver là, il faut, chacun le sait, quelque chose de plus qu’un bon estomac.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres V à VII et X — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

La distinction n'est pas une subtilité de vocabulaire : elle est ce qui rend le problème du chapitre V soluble. Car ce qui est acheté, la force, a une valeur, comme toute marchandise, déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production ; mais ce qui est consommé, le travail, est la substance même de la valeur, et rien n'oblige la seconde grandeur à égaler la première. Marx énonce la chose au chapitre VII, au moment où le capitaliste, qui s'était cru volé, se remet à sourire : les frais de la force en déterminent la valeur d’échange, la dépense de la force en constitue la valeur d’usage. Et plus loin, en une phrase qui contient toute la théorie de la plus-value : la valeur que la force de travail possède et la valeur qu’elle peut créer, diffèrent donc de grandeur. C'est cette différence que le capitaliste avait en vue lorsqu'il acheta la force de travail.

On mesure ici pourquoi le concept devait apparaître exactement là où il apparaît, entre les contradictions de la formule générale et l'analyse du procès de travail. Il est la charnière entre la circulation et la production : sur le marché, une marchandise parmi d'autres, achetée à sa valeur ; dans l'atelier, la seule dont l'usage crée plus qu'elle ne coûte. L’usage ou l’emploi de la force de travail, c’est le travail, ouvre le chapitre VII : et c'est en franchissant cette porte que l'on passe de l'échange des équivalents à la production de la plus-value sans avoir rien violé.

Comment sa valeur se détermine

Puisque la force de travail est une marchandise, sa valeur se détermine comme celle de toute autre, par le temps de travail nécessaire à sa production. Mais elle n'existe que comme faculté d'un individu vivant, et produire cette faculté, c'est entretenir cet individu : la force de travail a juste la valeur des moyens de subsistance nécessaires à celui qui la met en jeu. Nourriture, vêtements, chauffage, habitation ; ce qu'il faut pour que l'ouvrier qui a travaillé aujourd'hui puisse recommencer demain dans les mêmes conditions de vigueur ; et, parce que les propriétaires des forces de travail sont mortels, ce qu'il faut à leurs remplaçants, c'est-à-dire à leurs enfants, ainsi que les frais d'une éducation qui varie avec la complexité du travail.

Deux précisions écartent les lectures hâtives. La première est que ces besoins ne sont pas fixés par la seule physiologie : leur nombre et la manière de les satisfaire sont un produit historique, si bien que la force de travail renferme donc, au point de vue de la valeur, un élément moral et historique, ce qui la distingue des autres marchandises. Le salaire n'est donc pas voué par nature au minimum vital ; ce minimum est au contraire le point où le prix tombe au-dessous de la valeur de la force, qui alors, dit Marx, ne fait plus que végéter. La seconde précision tient au temps : la force est vendue avant d'être payée, puisque son usage n'a lieu qu'ensuite et que le salaire vient en fin de semaine ; le travailleur fait donc partout au capitaliste l'avance de sa marchandise, en un mot il lui fait partout crédit.

Le calcul que Marx propose est volontairement simple, et il vaut de le suivre, parce que le chapitre suivant le reprend. Si les subsistances d'une journée coûtent six heures de travail, la valeur journalière de la force est de six heures, soit, dans l'hypothèse, trois shillings ; si son possesseur la vend chaque jour pour un écu, il la vend donc à sa juste valeur, et le possesseur d'argent paie cette valeur. Rien, dans ce contrat, n'est lésé, et c'est le point que la suite exploite : l'usage acheté est celui d'une journée entière, tout comme celui d’un cheval qu’il a loué à la journée, alors que la force ne coûte qu'une demi-journée à reproduire. Que la valeur créée par son usage soit le double de sa propre valeur est, écrit Marx avec une ironie qu'on aurait tort de ne pas entendre, une chance particulièrement heureuse pour l’acheteur, mais qui ne lèse en rien le droit du vendeur.

Ce que le concept ouvre : le seuil de l'atelier

Le chapitre VI se termine par l'une des pages les plus fortes du livre, et elle dit exactement ce que le concept fait au regard. Tant que l'on reste sur le marché, où la force de travail s'achète et se vend, on est dans un véritable Éden des droits naturels de l’homme et du citoyen : ce qui y règne seul, c’est Liberté, Égalité, Propriété et Bentham. Liberté, car nul n'agit par contrainte ; Égalité, car on échange équivalent contre équivalent ; Propriété, car chacun ne dispose que de ce qui lui appartient ; Bentham, car chacun ne pense qu'à lui. Marx ne dit pas que cette description est fausse : elle est exacte, et c'est de cette sphère que le libre-échangiste vulgaire tire ses notions et ses idées. Il dit qu'elle n'est que la surface, et il quitte la scène :

Nous allons donc, en même temps que le possesseur d’argent et le possesseur de force de travail, quitter cette sphère bruyante où tout se passe à la surface et aux regards de tous, pour les suivre tous deux dans le laboratoire secret de la production, sur le seuil duquel il est écrit : No admittance except on business.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres V à VII et X — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Et au moment de franchir ce seuil, la physionomie des personnages change : notre ancien homme aux écus prend les devants et, en qualité de capitaliste, marche le premier ; le possesseur de la force de travail le suit, comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché, et ne peut plus s’attendre qu’à une chose : à être tanné. La phrase vaut démonstration : les deux échangistes égaux du marché sont, de l'autre côté de la porte, un maître et un subordonné, et ce n'est pas que le contrat mentait, c'est que la marchandise vendue ne se consomme pas comme les autres. On la consomme en faisant travailler.

De là s'ouvrent les trois grands développements du Livre I. La plus-value, d'abord, puisque l'usage de la force crée plus qu'elle ne coûte. La journée de travail, ensuite : le capitaliste a acheté l'usage d'un jour, mais qu'est-ce qu'un jour ? Sa durée n'est pas fixée par le contrat, et le vendeur, qui doit pouvoir revendre demain la même marchandise, a le droit d'en limiter la consommation — entre deux droits égaux qui décide ? La Force. Le salaire, enfin, où la valeur de la force de travail reparaît sous la forme trompeuse d'un « prix du travail », comme si toute la journée était payée. Et en amont, l'histoire : comment des hommes sont devenus libres au double sens du mot, ce que raconte la fin du livre sous le nom d'expropriation.

Lectures, et contresens

La distinction entre travail et force de travail est la conquête que Marx tenait pour la sienne, et Engels y insistait dès 1891 en rééditant Travail salarié et capital, où il corrigea partout « travail » en « force de travail » pour aligner le texte de 1849 sur le Capital. C'est dire que le concept n'était pas donné d'avance, même pour son auteur. Deux débats en sont sortis, où il n'est pas inutile de dire où nous nous rangeons. Le premier porte sur le niveau du salaire : Lassalle et, après lui, bien des lecteurs ont tiré du Capital une « loi d'airain » qui rive le salaire au minimum vital ; Marx l'a récusée expressément dans la Critique du programme de Gotha, et le texte du chapitre VI ne l'autorise pas, puisque l'élément historique et moral y est constitutif de la valeur de la force. Le second porte sur ce que Marx laisse dans l'ombre : la production des moyens de subsistance est comptée, non le travail domestique qui les transforme en force de travail chaque jour, ni celui qui élève les remplaçants. Les lectures féministes de la reproduction, de Federici à Maud Simonet, ont montré que ce travail gratuit fait partie de ce que le concept suppose sans le nommer ; nous les suivons sur ce point, qui n'affaiblit pas le concept mais en révèle la condition.

Trois contresens, que le texte permet d'écarter. Le premier consiste à croire que l'exploitation tient à ce que la force de travail serait payée au-dessous de sa valeur ; or Marx suppose tout le contraire, qu'elle est payée à sa juste valeur, et c'est ce qui rend sa démonstration décisive : la plus-value naît d'un échange loyal. Le second confond de nouveau ce que Marx a séparé, et parle du salaire comme du prix du travail ; c'est précisément l'apparence que le chapitre sur le salaire explique, et l'on ne peut pas la reprendre à son compte pour lire le livre qui la dissipe. Le troisième fait du travailleur libre un vendu : il ne se vend pas, il vend sa force pour un temps, et cette réserve n'est pas un détail juridique mais ce qui le distingue de l'esclave et fonde, avec la lutte pour la journée normale, sa capacité à se défendre comme vendeur. La force de travail est un concept froid, et c'est sa force : il ne dit pas que l'ouvrier est malheureux, il dit ce qu'il a à vendre, à qui, et ce qu'on en fait.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres V à VII et X — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.