La notion
Être génériqueGattungswesen
L'être générique est celui dont le rapport à sa propre espèce fait partie de ce qu'il est. Chez Marx, ce rapport passe par le travail : l'animal produit d'une seule manière, sous l'empire du besoin immédiat ; l'homme produit selon la mesure de toute espèce, et même selon aucune — d'après les lois de la beauté.
Un mot qu'il faut d'abord défaire
« Être générique » traduit l'allemand Gattungswesen, et la traduction est si opaque qu'elle décourage à l'entrée. Il faut donc commencer par la défaire. Gattung veut dire le genre, l'espèce ; Wesen, l'être ou l'essence. Un être générique est un être dont le rapport à sa propre espèce fait partie de ce qu'il est — un être qui, en agissant, a affaire non seulement à lui-même mais à ce que peut son espèce.
La notion vient de Feuerbach, chez qui elle sert à expliquer la religion : l'homme y projetterait dans un dieu les perfections de son espèce, et adorerait ainsi sa propre essence sous une forme étrangère. Marx la reprend, et c'est ce déplacement qu'il faut suivre : chez lui, ce qui fait le rapport de l'homme à son espèce n'est pas la conscience ni la religion, c'est le travail. L'homme est un être générique parce qu'il produit, et la manière dont il produit décide de ce qu'il est.
On voit d'emblée l'enjeu : si le rapport à l'espèce passe par le travail, alors une organisation du travail qui mutile ce rapport mutile l'homme dans ce qu'il a de propre. Le concept n'est donc pas un ornement philosophique posé sur l'analyse économique : c'est ce qui permet de dire en quoi consiste précisément le dommage.
La distinction qui fait le concept : produire universellement
Marx établit le concept par une comparaison suivie avec l'animal, et cette comparaison est le cœur de la notion. L'animal produit, lui aussi : il bâtit des nids, des ruches, des terriers. Mais il produit d'une seule manière — celle de son espèce —, sous l'empire du besoin physique immédiat, et seulement ce dont il a immédiatement besoin, lui ou ses petits. Sa production est unilatérale, et elle ne se sépare jamais de sa nécessité.
L'homme, dit Marx, produit universellement, et l'énoncé se décompose en quatre traits qu'il faut tenir ensemble. Il produit même libre du besoin physique, et il ne produit vraiment qu'alors. Il produit tout le champ de la nature, et non son seul environnement immédiat. Il sait produire selon la mesure de toute espèce, c'est-à-dire appliquer à chaque objet la mesure qui lui convient, et non une mesure unique. Et il sait former les choses d'après les lois de la beauté — ce qui veut dire : selon une mesure qui n'est commandée par aucun besoin.
Le quatrième trait est celui qu'on escamote le plus souvent, et c'est pourtant celui qui décide. La production humaine se caractérise par le fait qu'elle peut se donner sa propre mesure ; c'est en ce sens qu'elle est libre, et non parce qu'elle serait plus habile ou plus efficace. L'abeille bâtit admirablement, mais elle ne bâtit qu'une seule chose ; le propre de l'homme n'est pas de mieux faire, c'est de pouvoir faire autrement.
Le mécanisme : faire de sa vie un objet
Marx serre la différence d'un cran, et ce second énoncé est plus fort que le premier. L'animal est immédiatement son activité vitale : il ne s'en distingue pas, il ne la considère pas, il la vit. L'homme, lui, fait de son activité vitale l'objet de sa volonté et de sa conscience ; il peut la regarder, la juger, la modifier. C'est ce recul qui fait qu'il a une vie générique : en se rapportant à ce qu'il fait, il se rapporte à ce que peut son espèce.
De là une conséquence sur la nature elle-même. Parce qu'il produit universellement, l'homme fait de la nature entière son domaine, non seulement comme moyen de subsistance mais comme matière de son activité et comme objet de sa science et de son art. Marx en tire la formule qui court dans tout le cahier : la nature est le corps inorganique de l'homme, et vivre, c'est demeurer avec elle en procès continu.
On tient alors le point où le concept se retourne en critique. Si l'homme est générique en ce qu'il produit universellement et se rapporte à ce qu'il fait, alors un travail qui n'est plus qu'un moyen de subsister renverse le rapport : la vie générique devient un moyen de la vie individuelle, au lieu que la seconde soit une expression de la première. C'est la troisième détermination du travail aliéné, et l'on voit qu'elle n'a de sens que si le concept d'être générique a été posé avant.
Ce que le travail aliéné en fait
Le dommage, dans le vocabulaire de 1844, se dit donc avec une précision qu'on ne trouve pas dans les protestations ordinaires contre la dureté du travail. Ce n'est pas que le travail soit pénible ; ce n'est pas même, d'abord, qu'il soit mal payé. C'est que la production, qui est le lieu où l'homme se rapporte à son espèce, y est réduite à ce qu'elle est chez l'animal : une activité commandée par le besoin immédiat, unilatérale, dont on ne se distingue pas assez pour la juger.
Marx en donne le signe le plus net dans une observation qui frappe encore : le travailleur ne se sent hors de lui-même que dans son travail, et chez lui hors du travail ; les fonctions animales — manger, boire, engendrer — deviennent le domaine où il se sent librement homme, et la fonction proprement humaine, produire, devient celle où il ne se sent qu'animal. Le renversement est complet, et il est décrit sans emphase.
Il faut mesurer ce que cette analyse a de particulier. Elle ne dit pas que l'ouvrier serait déshumanisé au sens vague où l'on emploie ce mot : elle dit que le trait par lequel on définissait l'homme — produire selon toute mesure, y compris aucune — lui est retiré dans l'acte même où il produit. Le dommage est situé, et il est situé là où on ne le cherche pas.
Ce que le concept ouvre : une mesure du dommage
La fécondité de la notion tient à ce qu'elle fournit un critère, et un critère qui ne dépend pas d'une morale. On peut demander d'une organisation du travail : y produit-on selon une seule mesure ou selon plusieurs ? l'activité y est-elle un objet qu'on peut considérer et modifier, ou un enchaînement qu'on subit ? y a-t-il place pour une production qui ne réponde à aucun besoin immédiat ? Ces questions sont vérifiables, et elles ne supposent aucune vue sur ce qui serait bon pour l'homme en général.
Le critère éclaire aussi ce que Marx attend d'un dépassement. Le communisme tel que le troisième manuscrit le définit n'est pas une redistribution : c'est la restitution de ce rapport, l'homme redevenant un être pour qui produire est une manière de se rapporter à ce que peut son espèce. On comprend alors pourquoi Marx tient tant à distinguer cette perspective d'un communisme qui se contenterait de généraliser la possession : celui-là ne rendrait rien du rapport perdu.
Nous ajoutons que ce critère traverse l'œuvre plus qu'on ne le dit, sous d'autres mots. Le chapitre du Capital sur la manufacture décrit l'ouvrier parcellaire comme un homme réduit à une opération unique, et celui sur le machinisme le fait passer d'ouvrier à appendice : c'est la même mesure, appliquée à une matière plus riche.
Lectures, et contresens
Le premier contresens fait du concept une essence humaine fixe, dont l'histoire ne serait que la dégradation ou la restauration. C'est mal lire : ce que Marx appelle générique n'est pas un contenu donné une fois pour toutes mais une capacité — produire selon toute mesure —, et cette capacité se développe avec l'histoire. Ce qui est mutilé n'est pas une nature originelle ; c'est un pouvoir dont l'étendue dépend précisément des rapports où il s'exerce.
Le deuxième contresens est le symétrique du premier, et il est aujourd'hui plus répandu : on tient l'être générique pour un reste de Feuerbach dont Marx se serait débarrassé, et l'on cite les Thèses sur Feuerbach de 1845, qui définissent l'essence humaine comme l'ensemble des rapports sociaux. Il y a bien là une rupture, et elle est réelle ; mais elle porte sur le mode d'existence de l'essence — sociale et historique, non naturelle — et non sur l'idée que l'homme se rapporte à son espèce en produisant. Nous nous rangeons parmi ceux qui lisent une transformation plutôt qu'un abandon.
Le troisième contresens tient à la comparaison animale, que l'on trouve parfois naïve, voire fautive au regard de ce que l'éthologie a montré depuis — outils, cultures locales, transmissions. L'objection est sérieuse mais elle manque la cible : l'argument de Marx ne repose pas sur l'incapacité de l'animal à faire des outils, il repose sur le fait de produire selon une mesure qui n'est pas la sienne et sans y être contraint. Une part de la description zoologique a vieilli ; la distinction, elle, tient.
Reste enfin le statut de ces cahiers, chantier resté inédit jusqu'en 1932. Le concept d'être générique est de ceux que Marx cessera d'employer, et c'est un fait qu'il ne faut pas cacher ; nous soutenons seulement qu'il continue d'opérer sous d'autres noms, et qu'on lit mal la manufacture et le machinisme si l'on ignore d'où vient la mesure qui y sert à juger.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Manuscrits de 1844, premier manuscrit, « Le travail aliéné » — traduction Émile Bottigelli, Éditions sociales (1962) — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Manuscrits de 1844, premier manuscrit, troisième détermination du travail aliéné. ⚠️ La traduction que ce site sert est protégée : le texte est PARAPHRASÉ et situé, jamais cité entre guillemets.
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