La notion
Loi tendancielleGesetz des tendenziellen Falls der Profitrate
La loi tendancielle énonce que la hausse de la composition organique du capital fait baisser le taux de profit à taux d'exploitation constant : seul le travail vivant produit de la plus-value, et sa part dans le capital avancé décroît à mesure que la productivité s'élève. C'est une tendance, contrariée par des forces inverses — non un destin.
Une baisse qui vient du progrès
La loi tendancielle de la baisse du taux de profit est la proposition la plus discutée de toute l'œuvre, et il faut commencer par dire exactement ce qu'elle énonce, parce que la plupart des objections qu'on lui oppose portent sur autre chose. Elle dit ceci : à mesure que la productivité s'élève, la part du capital investie en machines et en matières croît plus vite que celle qui paie le travail ; or seul le travail vivant produit de la plus-value ; si donc le taux d'exploitation demeure constant, le profit rapporté au capital total avancé décroît.
L'énoncé a ceci de contre-intuitif qu'il fait de la baisse un effet du progrès, et non de la stagnation. Ce ne sont ni la concurrence, ni les salaires trop élevés, ni les mauvaises récoltes qui font tomber le taux : c'est le succès même de l'accumulation. Chaque perfectionnement qui permet à un ouvrier de mettre en œuvre plus de matière et plus de machines augmente la masse produite et diminue, relativement, la source d'où le profit provient. Marx tient cette conclusion pour le grand paradoxe de l'économie politique, et il lui reproche de l'avoir pressenti sans pouvoir l'expliquer, faute d'avoir distingué le taux de plus-value du taux de profit.
Nous devons dire d'emblée ce que cette page ne fera pas. La loi est exposée au Livre III, dans les manuscrits que Marx a laissés inachevés et qu'Engels a publiés en 1894 ; ce site ne sert que le Livre I, dans la traduction de Roy. Nous ne citerons donc pas le Livre III entre guillemets, puisque nous ne pouvons pas conduire le lecteur au passage : nous le paraphraserons en le situant. Les citations liées qui suivent portent toutes sur la prémisse — le mouvement de la composition du capital —, laquelle est bien dans le Livre I.
La prémisse est au Livre I : la composition du capital
Tout repose sur une grandeur que le chapitre XXV introduit avec beaucoup de soin, et dont la définition mérite d'être lue lentement. Le capital se laisse considérer sous deux rapports : du côté de la valeur, il se divise en une partie constante — les moyens de production — et une partie variable — ce qui paie la force de travail ; du côté de la technique, il se divise en une masse de moyens de production et une quantité de travail pour les mettre en œuvre. Marx noue les deux :
[…] nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans l’une reflètent les changements survenus dans l’autre.
Prémisse : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV — traduction Joseph Roy (1872). La loi elle-même est exposée au Livre III, section III, que ce site ne sert pas.Lire dans le texte →
Ce qui importe pour notre loi, c'est le sens dans lequel cette composition se déplace. Marx en fait la composition du capital et les changements qu'elle subit dans le progrès de l'accumulation
la donnée décisive de tout le chapitre, et il établit que l'accumulation, en développant la productivité, fait croître la partie constante plus vite que la variable — le décroissement de la partie variable du capital par rapport à sa partie constante
.
Une précision est ici indispensable, et son absence est la source de la moitié des malentendus : la partie variable ne diminue pas, elle diminue relativement. Le progrès de l'accumulation, en faisant décroître la grandeur relative du capital variable, n'en exclut point l'accroissement absolu
: le nombre d'ouvriers employés peut monter, et monte en fait, pendant que leur part dans le capital total baisse. Il augmente avec le capital social dont il fait partie, mais il augmente en proportion décroissante
. La loi du Livre III ne fait qu'ajouter une division à ce mouvement-là.
La distinction qui fait le concept : deux taux, et non un
Toute la loi tient dans l'écart entre deux rapports que le langage courant confond, et qui n'ont ni le même dénominateur ni le même sens. Le taux de plus-value rapporte la plus-value au seul capital variable : pl/v. Il mesure l'exploitation, c'est-à-dire la manière dont la journée se partage, et il est la grandeur du Livre I. Le taux de profit rapporte la même plus-value au capital total avancé, constant compris : pl/(c+v). Il mesure le rendement d'une avance, et c'est la grandeur sous laquelle le capitaliste voit son affaire.
Le second est toujours inférieur au premier, puisqu'il a le même numérateur et un dénominateur plus grand. Mais le point n'est pas là : il est que les deux peuvent varier en sens contraire. Si c croît assez vite, pl/(c+v) baisse alors même que pl/v monte — l'exploitation s'intensifie et la rentabilité décline. C'est cette possibilité qui fait le concept, et c'est elle que l'économie classique ne pouvait pas formuler : n'ayant pas séparé les deux taux, elle attribuait la baisse observée à la concurrence ou à la pression des salaires, c'est-à-dire à des causes extérieures au mouvement de l'accumulation.
On mesure alors ce que la distinction change dans la lecture du capitalisme. Le taux de profit n'est pas un thermomètre de l'exploitation : on ne peut rien conclure du second sur la première. Une baisse du taux de profit ne dit pas que les travailleurs sont mieux traités, et une hausse ne dit pas qu'ils le sont moins.
Le mécanisme : un numérateur borné, un dénominateur qui ne l'est pas
Le raisonnement du Livre III, section III, se laisse résumer en une dissymétrie. Le numérateur du taux de profit — la plus-value — a une borne : il ne peut jamais dépasser la journée de travail vivant, laquelle a vingt-quatre heures et, en pratique, beaucoup moins. Le dénominateur, lui, n'a pas de borne de cette espèce : la masse des moyens de production qu'un même ouvrier met en mouvement peut croître indéfiniment avec la technique. Un rapport dont le haut est borné et le bas ne l'est pas tend vers le bas.
Marx en donne l'illustration arithmétique, qu'on peut refaire de tête. Soit un capital où c et v sont égaux et le taux de plus-value de cent pour cent : le taux de profit est de cinquante pour cent. Que la composition passe à quatre contre un, le taux d'exploitation restant le même, et il tombe à vingt pour cent ; à neuf contre un, à dix pour cent. Rien n'a changé dans le rapport entre le capitaliste et l'ouvrier — la journée se partage toujours en deux moitiés égales —, et pourtant le rendement de l'avance a été divisé par cinq.
Il faut voir que ce mouvement est le même que celui du Livre I, lu d'un autre point de vue. La machine, qui apparaissait au chapitre XV comme le moyen de comprimer le travail nécessaire, apparaît ici comme ce qui gonfle le dénominateur ; le capital, en poursuivant la plus-value relative, produit du même geste la condition d'une baisse de son propre taux. La loi n'est donc pas un accident qui viendrait contrarier l'accumulation du dehors : elle est la forme sous laquelle l'accumulation se contrarie elle-même.
Pourquoi « tendancielle » : les forces qui la contrarient
Le mot compte, et Marx lui consacre un chapitre entier, immédiatement après celui qui expose la loi. Une tendance n'est pas une trajectoire : c'est une pression constante, qui se manifeste seulement dans la mesure où rien ne la compense. Or beaucoup la compense, et Marx énumère : l'élévation du taux d'exploitation, par l'allongement de la journée ou par l'intensification ; l'abaissement des salaires au-dessous de la valeur de la force de travail ; le renchérissement moindre, voire la baisse, du prix des éléments du capital constant, puisque la même productivité qui gonfle la masse des machines en abaisse la valeur unitaire ; la surpopulation relative, qui maintient des branches à faible composition ; le commerce extérieur ; l'accroissement du capital par actions.
La conséquence, pour qui veut lire les chiffres, est considérable et rarement tirée. Une hausse suffisante du taux d'exploitation masque la baisse pendant très longtemps — assez pour qu'une série statistique de quelques décennies ne la montre pas, sans que cela réfute quoi que ce soit. Ce qui est affirmé n'est pas que le taux de profit baisse tous les ans, mais qu'il existe une pression dans ce sens, et que les moyens de la contenir sont eux-mêmes des mécanismes déterminés, qui ont leurs propres limites.
Nous tenons pour cette raison que l'expression « loi tendancielle » doit se lire tout entière, l'adjectif compris. Une loi qui n'énonce qu'une tendance dit deux choses à la fois : qu'il y a une cause qui agit toujours, et qu'il y a des causes qui l'empêchent de paraître. Confondre la première avec une prédiction, ou les secondes avec une réfutation, c'est manquer les deux.
Lectures, et contresens
Le premier contresens fait de la loi une prophétie d'effondrement : le taux tomberait vers zéro et le capitalisme s'arrêterait de lui-même. Rien dans le texte ne l'autorise. Marx écrit que la baisse du taux s'accompagne d'un accroissement de la masse du profit, ce qui est arithmétiquement banal — un taux plus faible sur un capital beaucoup plus grand peut donner davantage — et il en tire non un terme, mais une contradiction : le même mouvement rend le capital plus productif et son taux plus fragile, ce qui alimente les crises sans les rendre finales.
Le deuxième contresens est symétrique : on croit réfuter la loi en montrant que le taux de profit n'a pas baissé sur telle période. C'est confondre la tendance avec son résultat net, alors que le chapitre suivant est précisément consacré à expliquer pourquoi le résultat net peut être nul ou inverse. Le désaccord sérieux ne porte pas là.
Il porte, lui, sur la cohérence même du raisonnement, et il faut le signaler honnêtement plutôt que de l'escamoter. Une objection célèbre — le théorème d'Okishio, formulé en 1961 — établit qu'un capitaliste n'adopte une technique nouvelle que si elle abaisse ses coûts au prix courant, et qu'une technique ainsi choisie ne peut pas, à salaire réel constant, faire baisser le taux de profit général. La discussion qui a suivi porte sur les hypothèses du théorème, en particulier sur le traitement du capital fixe et sur la constance du salaire réel. Nous ne la trancherons pas ici : nous la signalons parce qu'une page qui présenterait la loi comme acquise donnerait une idée fausse de l'état de la question.
Reste un dernier point, plus simple et souvent négligé. La loi ne dit rien du taux de profit d'une entreprise particulière, qui dépend de mille choses ; elle porte sur le taux général, c'est-à-dire sur un rapport social. C'est pourquoi elle appartient au Livre III, où le capital est enfin considéré dans son ensemble, et non au Livre I, où il est considéré dans sa production. On ne peut pas la vérifier dans un bilan, pas plus qu'on ne peut lire la plus-value sur une fiche de paie.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Prémisse : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXV — traduction Joseph Roy (1872). La loi elle-même est exposée au Livre III, section III, que ce site ne sert pas. — et chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre III, section III, chapitres XIII à XV — manuscrits laissés inachevés, publiés par Engels en 1894. ⚠️ Ce site ne sert que le Livre I : le Livre III est donc paraphrasé et situé, jamais cité entre guillemets. La PRÉMISSE — la composition du capital et son mouvement dans l'accumulation — est au Livre I, chapitre XXV, et c'est d'elle que viennent les citations liées.
Le voir fonctionner
Chez Debord
Guy Debord reprend ce passage dans La Société du spectacle (1967). Le site frère, Lire Debord, l’explique thèse par thèse.
- Thèse 47 →La loi du Livre III détournée : là où Marx décrit un mouvement de l’économie, Debord décrit un mouvement de la vie.
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